Babel ou Jerusalem
Le Pape a récemment publié une encyclique sur l’intelligence artificielle. Il nous met devant un choix : Babel ou Jérusalem.
Babel, c’est la tour qu’on construit seul, pour se passer des autres. Résultat : on ne se comprend plus. Jérusalem, c’est la cité qu’on reconstruit ensemble, mains jointes, malgré la diversité des langues.
Un détail frappe. Le Pape américain Léon XIV tient, sur la technologie, un discours qu’un certain nombre d’africains reconnaîtrait immédiatement : aucune main ne suffit seule, aucune n’est trop petite pour compter. C’est exactement la grammaire des sociétés et cultures africaines dans lesquels on ne se relève pas seul. On se relève ensemble, ou on ne se relève pas.
Pourtant cette voix peine à atteindre les vrais décideurs occidentaux. Pourquoi ?
Parce que la modernité occidentale s’est construite sur un mythe inverse de Babel : l’individu suffisant à lui-même. Le marché avant la communauté. La performance avant la fraternité.
Dans ce monde-là, la solidarité n’est pas niée. Elle est simplement reléguée au rang d’option morale, jamais de principe d’organisation. On l’écoute le dimanche. On l’oublie le lundi, devant un conseil d’administration.
Voilà pourquoi la voix pontificale, aussi respectée soit-elle, reste un supplément d’âme plutôt qu’un cadre contraignant. Elle parle une langue que les africains parlent déjà nativement. Une langue du lien comme fondement, et non comme accessoire.
C’est là, justement, que se trouve notre responsabilité.
Si la vision la plus lucide sur l’IA ressemble à une éthique africaine du partage, alors l’Afrique n’a pas à attendre une autorisation morale venue de Rome pour agir selon ses propres principes. Elle a une longueur d’avance philosophique qu’elle continue, trop souvent, d’ignorer elle-même.
Les conséquences sont concrètes. Si nous ne portons pas cette vision dans la gouvernance mondiale de l’IA, d’autres la porteront à notre place ou personne ne la portera. La tour de Babel se construit aussi avec nos silences.
Le choix entre Babel et Jérusalem ne se fait pas à Rome. Il se fait à chaque table où l’on décide qui aura voix au chapitre sur les technologies qui façonnent demain.