Le colibri ne suffira pas

Le colibri ne suffira pas

Le colibri ne suffira pas 1376 768 #PIEcE

Vous connaissez la légende. Une forêt brûle. Tous les animaux fuient, sauf un colibri, qui fait des allers-retours pour déverser trois gouttes d’eau sur le brasier. « Je fais ma part », dit-il. C’est une belle histoire. Elle est aussi un piège.

Pendant que le colibri s’épuise, personne ne demande qui a allumé le feu. Personne ne demande qui possède la forêt, qui vend le bois, qui a voté contre les normes qui l’auraient protégée.

Le mot « anthropocène »

C’est exactement ce qui se joue avec le mot « anthropocène ». Il dit : l’humanité a détruit la planète. Beau geste rhétorique. Mais « l’humanité » n’a jamais siégé dans un conseil d’administration pétrolier. « L’humanité » ne rédige pas les politiques énergétiques. Un système, des dirigeants, des intérêts précis, si.

L’anthropocène dit : l’humanité a détruit la planète. Mais « l’humanité » n’a jamais siégé dans un conseil d’administration pétrolier. « L’humanité » ne rédige pas les politiques énergétiques.

En France, le Haut Conseil pour le climat l’a écrit noir sur blanc en juillet 2026 : le pays n’est pas prêt. Pendant que l’État demande aux citoyens de trier, d’isoler leur logement, de rouler moins, il valide une autoroute contestée, ampute le budget de la rénovation thermique et réintroduit un pesticide interdit. Dans le même temps, la mortalité naturelle des arbres a été multipliée jusqu’à quatre en moins de dix ans dans les forêts françaises, sous l’effet d’une accumulation d’anomalies climatiques que ni le tri sélectif ni la douche courte n’auront empêchée.

Dans le delta du Niger, le mécanisme est encore plus explicite. Pendant des décennies, quand une marée noire dévastait un village, la version officielle de Shell était la même : vol de brut, sabotage, « vandalisme » des communautés locales. Amnesty International a fait vérifier les rapports d’incident : la majorité des fuites venaient en réalité de la corrosion des pipelines et d’un défaut d’entretien. Une cour d’appel néerlandaise a fini par juger Shell responsable. Le système avait passé cinquante ans à faire porter le chapeau aux victimes.

Geste individuel et solution

Voilà le tour de passe-passe, à Paris comme à Port Harcourt. Nier le système, c’est devenir aveugle à la réalité. Et devenir aveugle à la réalité, c’est chercher un coupable ailleurs. On le trouve vite : l’individu, le citoyen, le villageois. Irrationnel, négligent, voleur, pas assez « responsable ». Le vrai responsable, lui, continue de forer.

Nier le système, c’est devenir aveugle à la réalité. Et devenir aveugle à la réalité, c’est chercher un coupable ailleurs.

Saïd Bouamama nous enseigne une autre méthode. Face à une crise, quatre questions, dans l’ordre. D’où vient-elle, structurellement (quel système l’a rendue possible ? Qui en profite)? quels intérêts la maintiennent en place ? Quel récit la justifie (quelle idéologie la rend invisible ou acceptable)? Et enfin, quelle réponse politique et collective peut la défaire ?

Sans ce détour théorique, l’indignation reste un réflexe moral. Avec lui, elle devient une stratégie.
Rien de tout cela ne dispense d’agir à son échelle. Mais confondre le geste individuel avec la solution, c’est offrir au système sa meilleure excuse : celle de nous avoir occupés ailleurs, pendant qu’il continue.

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Des pyramides à bâtir.

« L’invocation par nous du passé seul, du passé simple, ne prouve rien pour le présent et l’avenir, alors que la convocation d’un présent médiocre ou calamiteux comme témoin à charge contre nous, peut mettre en doute notre passé et mettre en cause notre avenir. C’est pourquoi chaque Africaine, chaque Africain doit être, ici et maintenant, une valeur ajoutée. Chaque génération a des pyramides à bâtir. »
– Joseph Ki-Zerbo, extrait de son livre « Paroles d’hier pour aujourd’hui et demain »