Ingeta! (Préface du livre)

Si quelqu’un t’a mordu, il t’a rappelé que tu as des dents.Ahmadou Kourouma, « En attendant le vote des bêtes sauvages »

L’historien burkinabè, Joseph Ki-Zerbo, a été très clair là-dessus : Si nous nous couchons, nous sommes morts[1]. Alors, nous devons rester debout. Et face à la guerre multiforme menée contre nous depuis vingt ans, face à l’affaiblissement de nos institutions politiques et culturelles, face à la destruction des liens sociaux, culturels et historiques qui fondent nos identités, les congolais se mettent, épisodiquement, debout pour lutter. Marches, manifestations, conférences, actions coup de poing, les congolais montrent, depuis 2011, notamment, qu’ils sont effectivement debout. Et qu’ils sont capables d’indignation, de résistance et de colère. Ce sont des signes qui attestent cette volonté de ne pas se coucher. Mais dans cette guerre d’usure, pour durer, pour demeurer debout, il est crucial, au-delà de l’importance de se révolter et de résister, de penser nos réalités, « de théoriser et comprendre le réel, pour éclairer nos actions[2] ». Des actions qui ont pour but ultime la réinvention du Congo-Kinshasa et de l’Afrique.

La récupération de la narration de notre histoire

C’est à ce niveau que le travail de l’abbé Jean-Pierre Mbelu révèle toute sa pertinence. Originaire de la République démocratique du Congo, où il a été ordonné prêtre en 1988, l’abbé Mbelu officie à Nivelles, en Belgique. Philosophe de formation, il est surtout un analyste politique prolifique, avisé et sollicité. Depuis 2006, M. Mbelu publie, en moyenne, un article par semaine sur les enjeux politiques, économiques et sociétaux du Congo-Kinshasa, avec comme trame de fond, l’idée selon laquelle informer est une manière d’agir sur notre environnement et sur le monde. Depuis 2006 également, dans le cadre d’une émission vidéo initiée et présentée par l’activiste politique Etienne Ngandu, de Congo One, M. Mbelu analyse, une fois par semaine, l’actualité congolaise ainsi que les enjeux auxquels les congolais sont confrontés au quotidien. Le 6 avril 2016, lors de l’émission célébrant les 10 ans de cette collaboration médiatique[3], M. Mbelu souligne la nécessité du travail d’analyse et de la récupération de la narration de notre histoire en ces termes :

Les pays qui veulent aller de l’avant doivent pouvoir consacrer une bonne partie de leur temps à l’étude des questions liées à leur histoire, aux événements tragiques qu’ils rencontrent, et à l’étude des questions liées à l’autre. Un pays qui veut aller de l’avant doit pouvoir avoir certains de ses fils et de ses filles qui consacrent beaucoup de temps à l’étude. Et malgré les difficultés qu’ils rencontrent, nous pouvons faire l’éloge des pays dans lesquels nous vivons. Parce qu’ils consacrent énormément de temps et de moyens à l’étude, à la recherche et à l’archivage des résultats de ces études. Ce qui fait que nous soyons colonisables par ces pays, c’est aussi parce qu’ils ont cette capacité à avoir des archives auxquelles ils recourent pour savoir sur quel pied danser ou pouvoir consulter l’héritage de leurs ancêtres dans cette œuvre de l’appropriation des autres contrées du monde.

Lancé officiellement le 4 janvier 2012, avec l’ambition de réinventer le Congo et les relations entre congolais, à partir de l’information, de la formation et des idées partagées, la plate-forme Ingeta.com s’est immédiatement appuyée sur les apports et réflexions de l’abbé Mbelu. Si, aujourd’hui cette plate-forme inclut, entre autres, des initiatives comme le journal Ingeta, le projet Congo Lobi Lelo, Le réseau Telema.org, l’institut Kimpa Vita et le Campus Congo, le savoir partagé et le sens des actions menées demeurent au cœur de nos préoccupations. C’est en raison de ce souci de la conquête des cœurs et des esprits, que la plate-forme Ingeta.com décrypte, diffuse et relaie, depuis 2012, les interventions vidéo de l’abbé Mbelu avec Etienne Ngandu.

Ce livre, #Ingeta. Dictionnaire citoyen pour une insurrection des consciences, est le fruit de cette collaboration. Nous avons revisité près de 200 interventions, de janvier 2012 à juillet 2016, extrait des termes clés et transformé les contenus en un dictionnaire, avec une triple ambition :

– Exposer l’inversion sémantique dans le langage politique et médiatique

– Donner des clés de lecture et de compréhension de l’actualité congolaise et africaine

– Inciter les lecteurs à réfléchir en termes d’agenda, vision et protocoles

Pour un nouveau départ…

Dans le film The Great Debaters qui relate, dans les années 1930 aux USA, le parcours d’une équipe d’étudiants noirs débatteurs, sous fond de racisme, Denzel Washington, acteur principal et réalisateur du film, attire notre attention sur la nécessité de disposer de notre propre dictionnaire. En effet, au moment où il sélectionne son équipe de débatteurs qui va devoir affronter les différentes universités du pays, il leur dit qu’ils doivent créer leur propre dictionnaire. Voilà ce qu’il leur dit exactement : « Rédigez votre propre dictionnaire et considérez qu’il s’agit pour vous d’un nouveau départ[4]. »

Dans le contexte de la guerre idéologique qui est menée contre les Congolais et les Africains, et la bataille des idées que, nous Congolais et Africains, nous nous devons de remporter, c’est exactement ce que nous avons fait avec ce lexique que nous vous proposons. A travers les termes que nous avons sélectionnés et avons redéfinis, nous nous efforçons de donner des clés pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et ce qui nous arrive collectivement d’une part, et de suggérer des pistes de solutions pour aider les peuples congolais et africains à sortir du système destructeur et mortifère dans lequel ils sont plongés, d’autre part.

Et ce travail d’analyse et de décryptage que nous réalisons doit avoir pour conséquence ce nouveau départ dont il est question. Ce nouveau départ est tout simplement l’insurrection des consciences dont nous avons besoin, cette capacité d’indignation pouvant conduire aux actions collectives. Pourquoi ? L’abbé Mbelu en donne les raisons :

“L’insurrection des consciences vient de la connaissance approfondie de l’autre et de soi, et du partage en conscience de cette connaissance-là, avec les masses populaires. […] L’insurrection des consciences naît de la conscience, de la connaissance mais surtout de la combinaison de la connaissance et de la prise de conscience des faits face auxquels nous sommes placés et des faits étudiés, situés dans un temps long au cours de l’histoire. Quand nous faisons ce travail, quand nous avons cette connaissance, l’insurrection des consciences projette, ceux qui s’insurgent, dans l’avenir[5].”

Si le livre A quand le Congo ? est une boîte à outils et idées pour réinventer le Congo et l’Afrique, ce livre, #Ingeta. Dictionnaire citoyen pour une insurrection des consciences, est la boussole qui vous guide et oriente dans cette perspective. Ingeta !

 

Le livre #Ingeta. Dictionnaire citoyen pour une insurrection des consciences, est disponible en version numérique et en version papier. 

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[1] Joseph Ki–Zerbo, A quand l’Afrique ? (Entretien avec René Holenstein), Ivry-sur-seine, Editions de l’Atelier, 2013.

[2] Institut Thinking Africa, « Capitalisme, flux migratoires et révolution africaine », entretien avec Saïd Bouamama, ThinkingAfrica.org, 9 février 2016.

 

[3] « L’importance du travail d’analyse, la nécessité d’avoir des médias alternatifs et la lutte contre la domination culturelle », Ingeta.com, 6 avril 2016. URL : http://wp.me/p23tlw-2b1

 

[4] Denzel Washington, The Great Debaters (Les grands débatteurs), Harpo Productions, 2007.

 

[5] Jean-Pierre Mbelu (entretiens avec Esimba Ifonge), A quand le Congo ? Réflexions & propositions pour une renaissance panafricaine, Congo Lobi Lelo 2016.

 

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