Se réapproprier sa terre, ce n’est pas seulement récupérer un sol. C’est reprendre la clé de la maison, après des années où d’autres ont gardé la serrure. Car une terre ne se perd jamais par hasard. Un destin national ne se confisque jamais sans chaîne de causes, sans ruse, sans relais internes, sans brouillage des consciences.
Dire que nous voulons nous réapproprier notre terre suppose que nous l’avons été, un jour : maîtres chez nous. Souverains dans notre rapport au territoire, au sous-sol, à la décision politique. Puis quelque chose s’est cassé. La guerre, la prédation, la manipulation des élites, la violence extravertie et la dépossession progressive ont transformé la terre-mère en champ d’occupation.
La résilience est précieuse. Mais la résilience seule ne libère pas. On ne bâtit pas une souveraineté durable avec la seule endurance. Il faut une stratégie, une conscience, une organisation, une mémoire.
Depuis 1996, la guerre au Kongo-Kinshasa est une guerre d’usure, une guerre de brouillage. Une guerre qui parle le langage de la solution tout en fabriquant la blessure. On nous vend souvent le Kongo-Kinshasa comme un pays-solution. Mais un pays-solution pour qui ? Pour les populations, la réalité ressemble trop souvent à un couloir de fuite, pas à une promesse.
C’est là que le piège se referme. Le mensonge le plus efficace n’est pas celui qui nie la réalité. C’est celui qui la maquille. Il vous fait croire que vous habitez encore la maison, alors que les meubles ont déjà été emportés. La guerre devient alors invisible dans son essence. On voit les armes, mais pas toujours le plan. On compte les morts, mais pas toujours l’architecture de la dépossession.
Se réapproprier la terre, c’est donc se réapproprier le centre. Pas seulement les hectares. Pas seulement les minerais. Le centre de gravité historique, politique et moral.
Le peuple congolais n’a pas d’abord besoin qu’on le plaigne. Il a besoin qu’on l’aide à reconstruire sa capacité d’agir, de penser, d’organiser, de nommer l’ennemi, de refuser le récit de la fatalité. La résilience est précieuse. Mais la résilience seule ne libère pas. On ne bâtit pas une souveraineté durable avec la seule endurance. Il faut une stratégie, une conscience, une organisation, une mémoire.
Comment reprenons-nous ce qui nous a été arraché, sans attendre un sauveur, sans confondre agitation et reconquête, sans laisser notre histoire être écrite par ceux qui profitent de notre dispersion ? C’est aussi cela, l’enjeu de notre livre « Promised Land » avec Jean-Pierre Mbelu : faire entendre, au-delà des langues, une même exigence de dignité. Reprendre la terre. Reprendre le récit. Reprendre le destin.