{"id":16840,"date":"2026-02-04T14:18:38","date_gmt":"2026-02-04T13:18:38","guid":{"rendered":"https:\/\/congolobilelo.com\/pifonge\/?p=16840"},"modified":"2026-02-23T11:03:31","modified_gmt":"2026-02-23T10:03:31","slug":"leffondrement-de-loccident","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/congolobilelo.com\/pifonge\/leffondrement-de-loccident\/","title":{"rendered":"Et si l\u2019effondrement de l\u2019Occident avait d\u00e9j\u00e0 eu lieu\u00a0?"},"content":{"rendered":"<p><strong>L\u2019id\u00e9e que le \u00ab monde occidental \u00bb se serait d\u00e9j\u00e0 effondr\u00e9, c\u2019est en fait l\u2019histoire d\u2019un long d\u00e9clin, insidieux et quasi in\u00e9luctable que le psychanalyste Roland Gori et le d\u00e9mographe Emmanuel Todd ont bien d\u00e9crit. Ce sont ses ressorts symboliques, moraux, strat\u00e9giques qui l\u00e2chent, lentement mais s\u00fbrement. Nous pouvons percevoir cet effondrement dans la crise des \u00e9lites, dans la perte de sens des grands r\u00e9cits, dans la difficult\u00e9 \u00e0 faire adh\u00e9rer tout le monde \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale. <a href=\"https:\/\/www.institutmontaigne.org\/expressions\/davos-2026-ou-lagonie-dun-monde\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le dernier forum \u00e9conomique mondiale de Davos de janvier 2026<\/a> en est une illustration. Les discours de Trump, Macron ou encore Carney, tout \u00e7a sonne comme des signes d\u2019un monde qui se croyait encore au centre mais qui se d\u00e9couvre contest\u00e9, parfois m\u00eame ignor\u00e9. L\u2019Occident continue de se raconter comme s\u2019il menait la danse, alors que le reste du monde commence \u00e0 regarder ailleurs, \u00e0 passer \u00e0 autre chose.<\/strong><\/p>\n<p>Pour les soci\u00e9t\u00e9s africaines, ce d\u00e9clin relatif ne promet pas une \u00e9mancipation magique. Mais il ouvre de l\u2019espace, un peu de marge pour agir. L\u00e0, la bataille doit se jouer sur l\u2019imaginaire, sur les infrastructures, sur les alliances. Ce n\u2019est pas gagn\u00e9 d\u2019avance, mais tout redevient possible.<\/p>\n<h3><strong>Effondrement des croyances et crise du r\u00e9cit occidental<\/strong><\/h3>\n<p>Roland Gori, dans son livre <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=oMOUuKTdRxg\">\u00ab Et si l\u2019effondrement avait d\u00e9j\u00e0 eu lieu \u00bb<\/a>, parle d\u2019une \u00ab \u00e9trange d\u00e9faite de nos croyances \u00bb (c&rsquo;est aussi le sous-titre du livre). Ce qu\u2019il explique dans ce livre, c\u2019est que les grandes cat\u00e9gories qui donnaient du sens (progr\u00e8s, rationalit\u00e9, expertise) n\u2019arrivent plus \u00e0 tenir ensemble le lien social ni \u00e0 inspirer confiance. Il montre comment le n\u00e9olib\u00e9ralisme (cette obsession de la performance et de l\u2019\u00e9valuation qui s&rsquo;articule sur le langage de la machine et la logique comptable) , a tellement fragilis\u00e9 les institutions publiques que, face aux crises en tous genres, sanitaires, \u00e9cologiques, g\u00e9opolitiques, tout ce qu\u2019on voit, c\u2019est une hyperfragilit\u00e9 qui \u00e9clate au grand jour. Pour lui, l\u2019effondrement, c\u2019est notamment une chute de l\u00e9gitimit\u00e9 et une incapacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er du commun.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong><span style=\"color: #0080ff;\">Le mod\u00e8le occidental n\u2019arrive plus \u00e0 promettre la prosp\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e ni la stabilit\u00e9. L\u2019Occident continue de parler au nom de l\u2019universel, mais on sent bien que cette voix ne porte plus comme avant.<\/span><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Emmanuel Todd reprend cette id\u00e9e dans <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=-zqpquLwRjY\">\u00ab La D\u00e9faite de l\u2019Occident \u00bb<\/a>. Il \u00e9voque l\u2019autodestruction silencieuse d\u2019une civilisation. La guerre en Ukraine, selon lui, n\u2019est pas tant la cause principale qu\u2019un r\u00e9v\u00e9lateur. Ce qu\u2019il d\u00e9crit, c\u2019est un monde occidental pass\u00e9 du leadership d\u00e9mocratique \u00e0 une oligarchie lib\u00e9rale, compl\u00e8tement d\u00e9connect\u00e9e de ses soci\u00e9t\u00e9s, obs\u00e9d\u00e9e par la coh\u00e9sion interne, enferm\u00e9e dans un nihilisme qui dissout tout, les valeurs collectives, le travail, mais aussi l\u2019\u00e9ducation. Pour Todd, le c\u0153ur de la crise, c\u2019est les \u00c9tats-Unis et le Royaume-Uni. L\u00e0 o\u00f9 la matrice protestante a atteint \u00ab l\u2019\u00e9tat z\u00e9ro \u00bb, cr\u00e9ant une soci\u00e9t\u00e9 sans rep\u00e8res, qui cherche \u00e0 compenser sa perte de sens avec une violence ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Sur le plan g\u00e9opolitique, cette perte de boussole se voit dans l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Occident \u00e0 imposer un r\u00e9cit unique sur Gaza, la guerre en Ukraine ou la confrontation avec la Russie et la Chine. En face, le Sud global s\u2019abstient, n\u00e9gocie, invente d\u2019autres chemins. \u00c7a se voit dans les grands rendez-vous internationaux : \u00e0 Davos, par exemple, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/21\/le-discours-integral-de-mark-carney-a-davos\/\">le discours de Mark Carney<\/a> sur la fiction de l&rsquo;ordre international sonne comme un aveu (\u00ab\u00a0<em>Nous savions que l\u2019histoire de l\u2019ordre international fond\u00e9 sur des r\u00e8gles \u00e9tait en partie fausse\u2026 Ce compromis ne fonctionne plus. Permettez-moi d\u2019\u00eatre direct : nous sommes en pleine rupture, pas en pleine transition.\u00a0\u00bb<\/em>) D\u2019une certaine mani\u00e8re, il nous dit que le mod\u00e8le occidental n\u2019arrive plus \u00e0 promettre la prosp\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e ni la stabilit\u00e9. L\u2019Occident continue de parler au nom de l\u2019universel, mais on sent bien que cette voix ne porte plus comme avant.<\/p>\n<h3><strong>Trump, Macron et la d\u00e9gradation de l\u2019autorit\u00e9 morale<\/strong><\/h3>\n<p>Les discours de Donald Trump r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 quel point l\u2019Occident a perdu son autorit\u00e9 morale. A Davos, en janvier 2026, <a href=\"https:\/\/www.weforum.org\/stories\/2026\/01\/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">le pr\u00e9sident Trump y a orchestr\u00e9 tout un spectacle autour de sa volont\u00e9 de contr\u00f4ler le Groenland<\/a>, le qualifiant de \u00ab magnifique iceberg \u00bb et lan\u00e7ant l\u2019id\u00e9e de construire un \u00ab d\u00f4me dor\u00e9 \u00bb pour prot\u00e9ger l\u2019Occident. C\u2019est essentiellement un fantasme imp\u00e9rial de s\u00e9curit\u00e9, enti\u00e8rement centr\u00e9 sur la puissance brute, non sur le droit ou l\u2019adh\u00e9sion des autres. Quand il dit que si les \u00c9tats-Unis \u00ab utilisent la force, ils seraient irr\u00e9sistibles \u00bb mais promet ensuite de ne pas le faire, il exhibe la puissance militaire pour intimider, tout en admettant en quelque sorte qu\u2019y recourir aurait d\u2019\u00e9normes co\u00fbts politiques et strat\u00e9giques. D\u2019ailleurs historiquement, et le pr\u00e9sident am\u00e9ricain le rappelle lui-m\u00eame dans son discours, les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique ont \u00e9tendu leurs territoires par achat principalement et non par la conqu\u00eate militaire. Bref, le pouvoir est toujours l\u00e0, mais l\u2019autorit\u00e9 qui le rend acceptable commence \u00e0 se fissurer.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong><span style=\"color: #0080ff;\">Il est difficile d\u2019accepter qu\u2019on ne peut plus gagner les c\u0153urs et les esprits avec seulement du soft power culturel ou de l\u2019aide au d\u00e9veloppement. Les peuples attendent une r\u00e9elle coh\u00e9rence entre ce que dit l\u2019Occident, ce qu\u2019il fait r\u00e9ellement, et les alli\u00e9s qu\u2019il choisit.<\/span><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En m\u00eame temps, ce genre de discours r\u00e9v\u00e8le un vrai probl\u00e8me concernant la capacit\u00e9 de l\u2019Occident \u00e0 rallier les autres. R\u00e9duire le Groenland \u00e0 une simple monnaie d\u2019\u00e9change pour un \u00ab d\u00f4me strat\u00e9gique \u00bb ressemble plus \u00e0 une prise de possession qu\u2019\u00e0 un v\u00e9ritable projet de s\u00e9curit\u00e9 collective. Beaucoup de gens en Europe et dans le Sud global ont r\u00e9agi par un m\u00e9lange de scepticisme et d\u2019ironie. Le foss\u00e9 se creuse entre la rh\u00e9torique de Washington et les aspirations ou l\u2019imaginaire des autres peuples. L\u2019Occident parle de \u00ab protection \u00bb, mais pour beaucoup, cela sonne comme de la domination.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, en Europe, Emmanuel Macron mart\u00e8le, depuis 2019, l\u2019id\u00e9e que l\u2019OTAN est <a href=\"https:\/\/www.lefigaro.fr\/international\/le-president-francais-emmanuel-macron-juge-l-otan-en-etat-de-mort-cerebrale-20191107\">\u00ab en \u00e9tat de mort c\u00e9r\u00e9brale \u00bb<\/a>, que l\u2019Europe a perdu son \u00ab innocence \u00bb et que le continent a besoin d\u2019une v\u00e9ritable <a href=\"https:\/\/www.lesechos.fr\/monde\/enjeux-internationaux\/emmanuel-macron-lautonomie-strategique-doit-etre-le-combat-de-leurope-1933493\">\u00ab autonomie strat\u00e9gique \u00bb<\/a>. Pourtant, il continue d\u2019arrimer la France au camp am\u00e9ricain et occidental, notamment sur l\u2019Ukraine et Gaza. La diplomatie fran\u00e7aise doit clairement \u00eatre consciente qu\u2019un \u00ab bloc non occidental \u00bb est en train d\u2019\u00e9merger et que l\u2019Europe ne peut plus fa\u00e7onner \u00e0 elle seule l\u2019ordre mondial, m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas d\u2019accord sur la Russie ou sur les v\u00e9ritables raisons du d\u00e9clin am\u00e9ricain. Ainsi, les discours du chef de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais oscillent-ils entre la lucidit\u00e9 sur le d\u00e9clin du r\u00f4le central de l\u2019Europe et l\u2019attachement \u00e0 un r\u00e9cit h\u00e9g\u00e9monique et universaliste qui peine \u00e0 s\u2019adapter \u00e0 un monde multipolaire.<\/p>\n<p>Ce va-et-vient alimente le sentiment que les dirigeants occidentaux continuent de s\u2019adresser au reste du monde sur un ton condescendant, comme si tout le monde devait \u00e9couter, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 les publics sont d\u00e9sormais divers, connect\u00e9s et critiques. Regardez les positions de la France sur le Sahel ou avant sur la M\u00e9diterran\u00e9e\u00a0: elles sont largement contest\u00e9es en Afrique et au Moyen-Orient. Cela montre \u00e0 quel point il est difficile d\u2019accepter qu\u2019on ne peut plus gagner les c\u0153urs et les esprits avec seulement du soft power culturel ou de l\u2019aide au d\u00e9veloppement. Les peuples attendent une r\u00e9elle coh\u00e9rence entre ce que dit l\u2019Occident, ce qu\u2019il fait r\u00e9ellement, et les alli\u00e9s qu\u2019il choisit. Les dirigeants butent sans cesse sur le souvenir des interventions militaires, des r\u00e9gimes soutenus, et des promesses non tenues.<\/p>\n<h3><strong>Une faiblesse structurelle africaine<\/strong><\/h3>\n<p>Dans ce contexte, il est clair que l\u2019Occident ne contr\u00f4le plus v\u00e9ritablement le discours m\u00e9diatique. Sur l\u2019Ukraine, Gaza ou le franc CFA, les r\u00e9cits provenant d\u2019Europe ou des \u00c9tats-Unis ne font plus autorit\u00e9. Sur les r\u00e9seaux sociaux, notamment africains, d\u2019autres voix s\u2019imposent et n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 attaquer frontalement les contradictions historiques de l\u2019Occident. Les plateformes num\u00e9riques, au lieu de renforcer le soft power des anciennes puissances, servent plut\u00f4t de caisse de r\u00e9sonance aux discours critiques. Elles offrent la parole \u00e0 de nouveaux acteurs : \u00c9tats non occidentaux, intellectuels africains, mouvements de la diaspora&#8230; Bref, l\u2019ar\u00e8ne de la communication strat\u00e9gique s\u2019est consid\u00e9rablement \u00e9largie, et le monopole symbolique de l\u2019Occident se d\u00e9sagr\u00e8ge.<\/p>\n<p>Cette faille, par contre, met en lumi\u00e8re ce qu\u2019Achille Mbembe appelle la \u00ab faiblesse structurelle \u00bb du \u00ab monde n\u00e8gre \u00bb. Dans un entretien en 2013 pour le think-tank Thinking Africa (et repris dans la revue Illmatik), il expliquait ceci\u00a0:<br \/>\n\u00ab<em>\u00a0Lorsque l\u2019on parle de Monde, on ne parle pas seulement dans l\u2019abstrait. On parle d\u2019une mani\u00e8re de construction de rapports de force. De ce point de vue, le monde n\u00e8gre, aujourd\u2019hui, comme hier d\u2019ailleurs, se caract\u00e9rise par une forme de faiblesse structurelle qui ne lui permet pas de n\u00e9gocier \u00e0 son avantage les nouveaux rapports qui sont en train de se tisser \u00e0 l\u2019\u00e8re o\u00f9, justement, l\u2019Europe n\u2019est plus le centre de notre plan\u00e8te. Il faut donc nous constituer en force propre. C\u2019est la condition, pour nous, pour nous hisser \u00e0 hauteur des autres. Et quand je dis \u00ab nous hisser \u00e0 hauteur des autres \u00bb, cela veut dire r\u00e9duire leur capacit\u00e9 de nuisance par rapport \u00e0 nous. Cela veut dire aussi baisser le prix que nous payons pour notre subordination.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong><span style=\"color: #0080ff;\">Le monde n\u00e8gre, aujourd\u2019hui, comme hier d\u2019ailleurs, se caract\u00e9rise par une forme de faiblesse structurelle qui ne lui permet pas de n\u00e9gocier \u00e0 son avantage les nouveaux rapports qui sont en train de se tisser \u00e0 l\u2019\u00e8re o\u00f9, justement, l\u2019Europe n\u2019est plus le centre de notre plan\u00e8te. Il faut donc nous constituer en force propre. (Achille Mbembe)<\/span><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La crise actuelle de l\u2019Occident ne fait pas dispara\u00eetre ce probl\u00e8me. Elle le souligne, le rend plus pressant, voire plus dangereux si on ne s\u2019en saisit pas politiquement.<\/p>\n<p>L\u2019effondrement d\u00e9crit par Gori et Todd se manifeste dans l\u2019incapacit\u00e9 croissante des \u00e9lites occidentales \u00e0 produire des r\u00e9cits solides, capables de rassembler leurs propres soci\u00e9t\u00e9s. In\u00e9vitablement, leur influence \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur en est amoindrie. Populisme, divisions territoriales, d\u00e9fiance envers les m\u00e9dias traditionnels : tout cela r\u00e9v\u00e8le un immense manque de confiance. \u00c0 tel point que chaque discours officiel est accueilli avec suspicion, davantage comme une mascarade que comme un v\u00e9ritable rep\u00e8re. Lorsque les dirigeants s\u2019expriment, leurs propres citoyens n\u2019entendent plus des engagements, seulement des jeux de r\u00f4le.<\/p>\n<p>Finalement, le leadership occidental ressemble de plus en plus \u00e0 une gestion de crise permanente, toujours dans la r\u00e9action, jamais dans l\u2019anticipation. Les grands forums comme Davos donnent l\u2019impression de colmater les br\u00e8ches a posteriori, alors que ce sont souvent ces m\u00eames d\u00e9cideurs qui ont consolid\u00e9 ce capitalisme financier et extractif. On l\u2019a bien vu avec Mark Carney qui, dans son discours, appelle \u00e0 un <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/21\/le-discours-integral-de-mark-carney-a-davos\/\">\u00ab r\u00e9alisme fond\u00e9 sur des valeurs \u00bb<\/a>. Mais l\u2019autorit\u00e9 morale de l\u2019Occident s\u2019effrite, d\u2019autant plus que ceux qui la revendiquent sont per\u00e7us comme les responsables historiques d\u2019une grande partie du chaos actuel, du climat aux in\u00e9galit\u00e9s mondiales.<\/p>\n<h3><strong>Pour un leadership africain souverain<\/strong><\/h3>\n<p>Le contexte mondial actuel devrait constituer, pour les pays africains et les soci\u00e9t\u00e9s civiles africaines, un tournant strat\u00e9gique. L\u2019Occident n\u2019est plus au centre comme auparavant, et cela ouvre la porte \u00e0 de nombreux nouveaux partenariats (Chine, Russie, Turquie, pays du Golfe, Inde). Les dirigeants africains peuvent jouer sur ces rivalit\u00e9s pour ren\u00e9gocier certaines d\u00e9pendances, comme on l\u2019a vu avec les nouveaux contrats miniers ou le d\u00e9bat sur les bases militaires au Sahel. Mais c\u2019est un jeu risqu\u00e9. Sans vision propre de d\u00e9veloppement, de s\u00e9curit\u00e9, de gouvernance, on risque simplement de troquer une d\u00e9pendance contre une autre.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, la bataille pour gagner les c\u0153urs et les esprits se joue notamment sur trois fronts qui se croisent : l\u2019\u00e9conomie politique, la communication et l\u2019infrastructure technologique. Sur le plan \u00e9conomique, beaucoup de pays africains restent prisonniers de l\u2019exportation de mati\u00e8res premi\u00e8res et de la d\u00e9pendance aux financements ext\u00e9rieurs. Ce sont encore les cr\u00e9anciers et les investisseurs \u00e9trangers, occidentaux ou non, qui d\u00e9cident des choses importantes. R\u00e9sultat : la marge de man\u0153uvre pour faire des choix souverains est mince, surtout en temps de crise alimentaire ou \u00e9nerg\u00e9tique, lorsque les int\u00e9r\u00eats \u00e9trangers reprennent rapidement le dessus.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong><span style=\"color: #0080ff;\">Aujourd\u2019hui, la bataille pour gagner les c\u0153urs et les esprits se joue notamment sur trois fronts qui se croisent : l\u2019\u00e9conomie politique, la communication et l\u2019infrastructure technologique.<\/span><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u00f4t\u00e9 communication, c\u2019est l\u2019effervescence : podcasts, m\u00e9dias locaux, cha\u00eenes YouTube, nouvelles plateformes racontent l\u2019Afrique autrement. Souvent, ces voix critiquent l\u2019Occident ou les \u00e9lites africaines, mais surtout, elles cr\u00e9ent de nouveaux r\u00e9cits sur la d\u00e9mocratie, la s\u00e9curit\u00e9, la migration ou le climat. C\u2019est pr\u00e9cieux, car cela permet de parler d\u2019Afrique dans des perspectives africaines. Mais ce mouvement reste fragile, tant qu\u2019il d\u00e9pend des algorithmes, serveurs et mod\u00e8les \u00e9conomiques de quelques grandes plateformes mondiales.<\/p>\n<p>La question des infrastructures devient alors centrale. Les discussions sur les data centers en Afrique, la localisation des donn\u00e9es, les satellites ou les syst\u00e8mes de paiement r\u00e9gionaux montrent que de plus en plus de d\u00e9cideurs r\u00e9alisent que la v\u00e9ritable bataille d\u2019influence passe par le contr\u00f4le des infrastructures, pas seulement des contenus. Le danger serait de remplacer la d\u00e9pendance aux infrastructures europ\u00e9ennes par une d\u00e9pendance \u00e0 celles de la Chine ou des \u00c9tats-Unis, sans d\u00e9velopper de v\u00e9ritables capacit\u00e9s locales pour concevoir, r\u00e9guler et s\u2019approprier ces outils. Le but n\u2019est pas de changer de ma\u00eetre, mais de complexifier le jeu au profit de l\u2019autonomie africaine.<\/p>\n<p>Trois pistes se d\u00e9gagent pour un leadership africain \u00e0 la hauteur des enjeux. D\u2019abord, reprendre le contr\u00f4le de l\u2019\u00e9conomie politique des ressources : ren\u00e9gocier les contrats extractifs, miser sur l\u2019industrialisation r\u00e9gionale et l\u2019int\u00e9gration continentale. Bref, faire en sorte que les richesses mini\u00e8res, agricoles et humaines servent les strat\u00e9gies africaines sur le long terme, et non seulement les int\u00e9r\u00eats financiers des autres. Il faut aussi prouver, concr\u00e8tement, que la souverainet\u00e9 change la vie des gens en termes d\u2019emplois, mais aussi de services publics et de protection sociale.<\/p>\n<p>Ensuite, il y a la communication strat\u00e9gique, vue comme un art politique de la n\u00e9gociation et de la cohabitation. Les \u00c9tats, les villes, les mouvements citoyens et les entreprises africaines doivent inventer des r\u00e9cits coh\u00e9rents, qui parlent de dignit\u00e9, de responsabilit\u00e9 et d\u2019ambition, sans tomber dans la copie de l\u2019Occident ou dans l\u2019anti-occidentalisme syst\u00e9matique. Pour cela, il faut investir massivement dans l\u2019\u00e9ducation aux m\u00e9dias, former des communicants ancr\u00e9s dans le r\u00e9el africain, et cr\u00e9er de v\u00e9ritables espaces de d\u00e9bat panafricains, capables de rendre les grands enjeux compr\u00e9hensibles et mobilisateurs.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me piste, c\u2019est celle du leadership collaboratif. Face \u00e0 un syst\u00e8me mondial encore marqu\u00e9 par les anciennes puissances, aucun pays africain ne peut, seul, ren\u00e9gocier tous les rapports de force. Comme le dit Mbembe, il s\u2019agit de \u00ab se constituer en force propre \u00bb pour r\u00e9duire la nuisance des autres et all\u00e9ger le poids de la subordination. Des coalitions sur la dette, le climat, la s\u00e9curit\u00e9, la gouvernance des donn\u00e9es ou la r\u00e9forme des institutions multilat\u00e9rales peuvent transformer une vuln\u00e9rabilit\u00e9 dispers\u00e9e en pouvoir de n\u00e9gociation collectif.<\/p>\n<h3><strong>Se hisser \u00e0 hauteur des autres<\/strong><\/h3>\n<p>Dans cette perspective, le recul partiel de l\u2019autorit\u00e9 occidentale ne doit pas \u00eatre per\u00e7u comme une opportunit\u00e9 pour une revanche \u00e0 prendre. Il faut plut\u00f4t le consid\u00e9rer comme une opportunit\u00e9 unique de repenser les r\u00e8gles du jeu, en pla\u00e7ant la justice, la dignit\u00e9 et la responsabilit\u00e9 envers la plan\u00e8te au centre.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong><span style=\"color: #0080ff;\">Le d\u00e9fi, au fond, consiste \u00e0 transformer ce que Mbembe appelle la \u00ab faiblesse structurelle \u00bb en une force structurante. Il s\u2019agit de construire des infrastructures, de nouveaux r\u00e9cits et des alliances solides, pour que l\u2019Afrique puisse n\u00e9gocier les nouveaux rapports de force \u00e0 son avantage.<\/span><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il ne faudrait pas que ce vide symbolique soit combl\u00e9 par d\u2019autres formes d\u2019imp\u00e9rialisme, par des gouvernements autoritaires, ou encore par des capitalismes extractifs simplement d\u00e9plac\u00e9s ailleurs. Ce moment ouvre une fen\u00eatre : les soci\u00e9t\u00e9s africaines peuvent y combiner la m\u00e9moire des luttes anticoloniales, les innovations sociales et technologiques, et une imagination politique capable d\u2019envisager un monde v\u00e9ritablement pluriel.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi, au fond, consiste \u00e0 transformer ce que Mbembe appelle la \u00ab faiblesse structurelle \u00bb en une force structurante. Il s\u2019agit de construire des infrastructures, de nouveaux r\u00e9cits et des alliances solides, pour que l\u2019Afrique puisse n\u00e9gocier les nouveaux rapports de force \u00e0 son avantage. L\u2019Occident n\u2019a pas disparu mat\u00e9riellement, mais il traverse une crise de sens et de l\u00e9gitimit\u00e9 qui redistribue les cartes des hi\u00e9rarchies symboliques, l\u00e0 o\u00f9 le continent africain \u00e9tait longtemps rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la marge. Et si l\u2019effondrement de l\u2019Occident avait d\u00e9j\u00e0 eu lieu, les nations et soci\u00e9t\u00e9s civiles africaines se sont-elles pr\u00e9par\u00e9es pour saisir cette occasion pour se hisser au niveau des autres, sans retomber dans la subordination ni reproduire les m\u00eames sch\u00e9mas de domination\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019id\u00e9e que le \u00ab monde occidental \u00bb se serait d\u00e9j\u00e0 effondr\u00e9, c\u2019est en fait l\u2019histoire d\u2019un long d\u00e9clin, insidieux et quasi in\u00e9luctable que le psychanalyste Roland Gori et le d\u00e9mographe Emmanuel Todd ont bien d\u00e9crit. Ce sont ses ressorts symboliques, moraux, strat\u00e9giques qui l\u00e2chent, lentement mais s\u00fbrement. 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