{"id":3311,"date":"2012-06-08T05:18:23","date_gmt":"2012-06-08T05:18:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ingeta.com\/?p=3311"},"modified":"2012-06-08T05:18:23","modified_gmt":"2012-06-08T05:18:23","slug":"bons-baisers-du-kivu-trou-noir-de-linformation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/bons-baisers-du-kivu-trou-noir-de-linformation\/","title":{"rendered":"Bons baisers du Kivu, trou noir de l&#8217;information"},"content":{"rendered":"<p>\t\t\t\t<em>Source: <a href=\"http:\/\/www.arretsurimages.net\/contenu.php?id=4987\">Arr\u00eat sur images<\/a>. Initialement publi\u00e9 le 4 juin 2012.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Mais alors finalement, de l&#8217;int\u00e9rieur, du fond de la guerre, des sentiers o\u00f9 claquent les bottes et les fusils, qu&#8217;est-ce que l&#8217;on peut dire ? Qu&#8217;est-ce que l&#8217;on voit et entend, qu&#8217;est-ce qui, au contraire \u00e9chappe aux yeux et \u00e0 l&#8217;entendement ? Apr\u00e8s un \u00e9t\u00e9 2011 \u00e0 s&#8217;interroger sur ce que les m\u00e9dias faisaient des conflits, \u00e0 diss\u00e9quer les photos br\u00fblantes de Patrick Chauvel, \u00e0 cuisiner quelques reporters sur leur d\u00e9pendance aux ONG, la question demeurait, tenace. Cinq mois \u00e0 arpenter l&#8217;Est de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo permettent de tirer quelques le\u00e7ons sur l&#8217;information en zone de guerre.<\/strong><\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-3312\" title=\"ONG dans le Sud Kivu\" src=\"http:\/\/www.ingeta.com\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/rd-congo-ihl-dissemination.jpg\" alt=\"\" width=\"501\" height=\"333\" \/><\/p>\n<p>Des ananas \u00e0 ne plus savoir qu&#8217;en faire, des lacs poissonneux, une terre o\u00f9 tout pousse, des collines d&#8217;un doux vert, et des millions de morts caus\u00e9es par des guerres qui n&#8217;ont quasiment jamais cess\u00e9 depuis 1996 : bienvenue au Kivu, r\u00e9gion du Congo-Kinshasa (ne pas confondre avec le Congo-Brazzaville, autre contr\u00e9e ne soulevant gu\u00e8re de torrents d&#8217;enthousiasme dans les r\u00e9dactions, en d\u00e9pit d&#8217;une situation critique). Si vous n&#8217;avez jamais entendu parler de son coltan et du sang qu&#8217;il fait couler dans votre t\u00e9l\u00e9phone, alors peut-\u00eatre avez vous d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 interpell\u00e9 par les r\u00e9cits de calvaire de femmes qui y sont viol\u00e9es. Voil\u00e0 pour les principales \u2013 et rares \u2013 images qui parviennent aux consommateurs de m\u00e9dias occidentaux concernant cette r\u00e9gion du monde.<\/p>\n<p>Elles ne rendent pas vraiment compte de la multitude de facteurs qui contribuent aux affrontements : tensions autour de l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la terre exacerb\u00e9es par le retour des r\u00e9fugi\u00e9s des guerres des ann\u00e9es 1990, jeunesse rurale d\u00e9soeuvr\u00e9e qui voit dans l&#8217;int\u00e9gration de groupes arm\u00e9s une opportunit\u00e9 \u00e9conomique et sociale, pans entiers de territoire sans tribunaux ni pr\u00e9sence polici\u00e8re ou militaire, et ratage des tentatives d&#8217;int\u00e9gration d&#8217;anciens miliciens \u00e0 l&#8217;arm\u00e9e nationale, les Forces arm\u00e9es de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (FARDC).<\/p>\n<p>Depuis le d\u00e9but de l&#8217;ann\u00e9e, les choses ne s&#8217;y sont pas arrang\u00e9es. La condamnation de l&#8217;ancien chef de guerre Thomas Lubanga par la Cour p\u00e9nale internationale (CPI) a fait craindre \u00e0 un autre ex-rebelle recherch\u00e9 par la CPI, Bosco Ntaganda, qu&#8217;il ne soit le prochain \u00e0 \u00eatre arr\u00eat\u00e9 pour compara\u00eetre. Ancien d&#8217;un mouvement arm\u00e9 appel\u00e9 Congr\u00e8s national pour la d\u00e9fense du peuple (CNDP), Ntaganda \u00e9tait devenu G\u00e9n\u00e9ral FARDC \u00e0 la faveur d&#8217;un accord de paix sign\u00e9 en mars 2009 avec le gouvernement congolais.<\/p>\n<p>L&#8217;homme a pris la fuite et appel\u00e9 \u00e0 la mutinerie en avril 2012, ce qui a donn\u00e9 le coup d&#8217;envoi d&#8217;une vague de d\u00e9fections \u2013 incluant plusieurs colonels \u2013, d&#8217;affrontements entre loyalistes et mutins \u00e0 travers Nord et Sud-Kivu, et de d\u00e9placements de familles craignant d&#8217;\u00eatre prises pour cible (les organisations humanitaires ont recens\u00e9 100 000 personnes d\u00e9plac\u00e9es en avril et mai au Nord-Kivu, et 20 000 r\u00e9fugi\u00e9s vers le Rwanda et l&#8217;Ouganda voisin).<\/p>\n<p>Fait rare, onze Casques bleus ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s par une foule les accusant de ne pas les prot\u00e9ger. Quelques semaines plus tard, un autre Colonel FARDC ex-CNDP, Sultani Makenga, annon\u00e7ait sa d\u00e9sertion et la cr\u00e9ation d&#8217;un nouveau mouvement politico-militaire, le M23. Aujourd&#8217;hui, les combats se poursuivent entre le M23 et les FARDC \u00e0 la fronti\u00e8re avec le Rwanda, tandis qu&#8217;\u00e0 travers le Sud-Kivu, d&#8217;autres groupes profitent du vide laiss\u00e9 par les militaires ayant pli\u00e9 bagage pour se r\u00e9organiser et commettre des tueries.<\/p>\n<p>Comment expliquer que les m\u00e9dias occidentaux ne soient gu\u00e8re prolixes sur ces rebondissements ? On pourrait \u00e9num\u00e9rer les hypoth\u00e8ses : pas d&#8217;engagement militaire europ\u00e9en depuis 2003 et l&#8217;op\u00e9ration Art\u00e9mis, pas de ligne de fracture tr\u00e8s lisible parmi les protagonistes ni de minorit\u00e9 oppress\u00e9e par un \u00c9tat tyran &#8230; Mais aucune n&#8217;est convaincante : on trouve \u00e0 l&#8217;Est de la RDC la deuxi\u00e8me plus grande mission de maintien de la paix des Nations Unies (la MONUSCO \u2013 pr\u00e8s de 20 000 soldats d\u00e9ploy\u00e9s, 1,2 milliard d&#8217;euros de budget pour la seule ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e), un paquet d&#8217;int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques li\u00e9s \u00e0 l&#8217;exploitation mini\u00e8re et bient\u00f4t p\u00e9troli\u00e8re par le groupe Total, et surtout beaucoup, beaucoup d&#8217;ONGs internationales qui sillonnent Nord et Sud-Kivu en Land Cruiser, tous logos dehors&#8230;<\/p>\n<p>&#8230; \u00e0 tel point que la carte recensant les ONG pr\u00e9sentes au Sud-KIvu (produite par la <a href=\"http:\/\/rdc-humanitaire.net\/index.php\/documentation-mainmenu-56\/qui-fait-quoi-ou-3w\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">coordination des affaires humanitaires<\/a>) donne un petit mal de cr\u00e2ne \u00e0 force d&#8217;acronymes. Autant d&#8217;\u00e9l\u00e9ments qui auraient pu attirer l&#8217;attention m\u00e9diatique, sans parler des spectaculaires \u2013 <a href=\"http:\/\/www.arretsurimages.net\/contenu.php?id=4135\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">bien que difficiles \u00e0 pr\u00e9ciser<\/a> \u2013 chiffres de mortalit\u00e9 : des millions de morts caus\u00e9es directement et indirectement (li\u00e9es notamment \u00e0 la destruction d&#8217;infrastructures sanitaires) par les affrontements.<\/p>\n<p>J&#8217;atterris au Sud-Kivu en janvier 2012 avec une mission de recherche sur les conflits entre \u00e9leveurs et agriculteurs pour une ONG bas\u00e9e en Su\u00e8de, et des bagages lourds de questions. Cinq mois plus tard, pas de certitudes, mais quelques le\u00e7ons apprises sur le tas.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le\u00e7on n\u00b01 :\u00a0 La guerre ne donne pas de rendez-vous<\/strong><\/p>\n<p>Ici, \u00e7a n&#8217;est pas Homs. Nulle ruine fumante \u00e0 l&#8217;horizon. Pas non plus de bruyantes manifestations r\u00e9prim\u00e9es dans le sang, mais plut\u00f4t des journ\u00e9es de travail difficile pour les petits commer\u00e7ants et ouvriers du b\u00e2timent, et des soir\u00e9es anim\u00e9es dans les bistrots o\u00f9 coule la Primus \u2013 la brasserie locale et l&#8217;usine de production de m\u00e9dicaments anti-malaria sont les deux seuls succ\u00e8s industriels de la province. Seuls les cort\u00e8ges de tanks blancs de la MONUSCO et les lance-roquettes brandis par les soldats congolais en patrouille rappellent que la destination n&#8217;est pas anodine.<\/p>\n<p>Nourris de tensions entre \u00e9leveurs et agriculteurs et de lutte pour la possession de la terre, les affrontements du Sud-Kivu se d\u00e9roulent souvent dans les campagnes. Peut-\u00eatre faut-il y aller pour rapporter la guerre. Une zone semble indiqu\u00e9e : les Hauts Plateaux de Minembwe. Les observateurs militaires de la MONUSCO ont d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 les lieux &#8220;zone rouge&#8221;, ce qui constitue dans leur classement le dernier niveau avant l'&#8221;alerte maximale&#8221;. Le Major pakistanais qui me l&#8217;explique a beau arborer un s\u00e9rieux impeccable, tout comme les sentinelles arm\u00e9es de fusils d&#8217;assaut et casqu\u00e9es de bleu post\u00e9es autour de nous, la vue sur Minembwe n&#8217;a rien d&#8217;\u00e9pouvantant. Quelques maisons aux toits de t\u00f4le \u00e9tal\u00e9es dans une plaine venteuse, au milieu de collines o\u00f9 paissent des grappes de vaches. Alors, \u00e7a ressemble \u00e0 \u00e7a, la guerre ? Les <a href=\"http:\/\/www.rescue.org\/news\/crise-du-congo-54-millions-de-morts-selon-une-tude-de-l-4332\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">5,4 millions de morts d\u00e9nombr\u00e9s par l&#8217;International Rescue Committee<\/a>, et tout le reste ?<\/p>\n<p>Sur les bords reposants du lac Kivu, dans la cuvette de Minembwe calme jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;ennui, l&#8217;apprenti-reporter tire sa premi\u00e8re le\u00e7on : ici, la guerre ne donne pas rendez-vous dans des villes assi\u00e9g\u00e9es ou le long de lignes de front trac\u00e9es sur des cartes d&#8217;\u00c9tat-major. J&#8217;imagine le casse-t\u00eate pour un reporter d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 couvrir &#8220;la guerre du Congo&#8221;, cet \u00e9tat diffus o\u00f9 l&#8217;affrontement peut survenir partout et \u00e0 tout moment, mais o\u00f9 il est difficile de trouver un endroit o\u00f9 la mort d\u00e9barquera \u00e0 coup s\u00fbr. Car ce qu&#8217;on appelle &#8220;guerre&#8221; se trouve dans les interstices : une myriade de petits groupes retranch\u00e9s en for\u00eat aux objectifs incertains, des p\u00e8res de famille aux journ\u00e9es tranquilles saisissant le fusil la nuit tomb\u00e9e. Ici, m\u00eame la distinction civils\/combattants vacille. Dans une \u00c9glise protestante de Bukavu, un vieux pasteur entonne des chants religieux avec ferveur. Un coordonnateur d&#8217;ONG du coin soupire : <em>&#8220;Avec une si belle voix, comment tu as pu faire couler autant de sang ?&#8221;<\/em> Le pasteur est l&#8217;ancien commandant des Guerriers, un petit groupe de miliciens qui a aid\u00e9 l&#8217;arm\u00e9e de Mobutu \u00e0 combattre les foyers de r\u00e9bellion de l&#8217;Est du Za\u00efre dans les ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le\u00e7on n\u00b02 :\u00a0 Le syndrome Jack London, au &#8220;coeur&#8221; des \u00e9v\u00e8nements \u2026 on ne voit rien.<\/strong><\/p>\n<p>Et si par chance on tombe \u00e0 peu pr\u00e8s dedans? Au d\u00e9tour d&#8217;un sentier, un pillage, une bataille (presque) rang\u00e9e? Un jour d&#8217;avril, au petit matin, les hommes d&#8217;un village des Hauts Plateaux sont regroup\u00e9s, la mine sombre, autour du poste de radio. Ils apprennent que Bosco Ntaganda a pris le maquis pour \u00e9chapper au mandat d&#8217;arr\u00eat lanc\u00e9 contre lui par la CPI, et a appel\u00e9 \u00e0 la mutinerie. Le voisinage va et vient dans la pi\u00e8ce : c&#8217;est la guerre qui recommence s\u00e9rieusement, d&#8217;ailleurs les tirs ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 Minembwe.<\/p>\n<p>Un homme dont la maison a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite \u00e0 l&#8217;artillerie vient raconter son calvaire. Plus au Sud, des milices profitent du d\u00e9sordre pour s&#8217;attaquer aux troupeaux. On s&#8217;agite, on discute, on se met en route pour des marches de 12 heures \u00e0 travers collines pour aller s&#8217;enqu\u00e9rir de la situation de son b\u00e9tail \u2013 principale richesse ici. En r\u00e9alit\u00e9, si la mutinerie est r\u00e9elle, les combats n&#8217;ont pas encore atteint les Hauts Plateaux. Les tirs entendus en centre ville \u00e9taient un accident, survenu lors d&#8217;un nettoyage d&#8217;armes au camp militaire. Je l&#8217;apprends des observateurs militaires sur place ; mais beaucoup d&#8217;habitants des environs ne le sauront jamais. Radio Voisinage n&#8217;a pas l&#8217;habitude des rectificatifs.<\/p>\n<p>Partout, une grande confusion sur les incidents en cours, les auteurs des troubles, les victimes. Les observateurs militaires assurent que telle localit\u00e9 ne pose pas de probl\u00e8me ; le lendemain, plusieurs civils et militaires y sont tu\u00e9s lors d&#8217;une embuscade. Les Nations Unies assurent que l&#8217;arm\u00e9e congolaise a de meilleures informations. Mais ses repr\u00e9sentants sur place sont occup\u00e9s \u00e0 coordonner le retour des corps, et dans les autres villes de la province, ce sont justement les soldats de l&#8217;arm\u00e9e congolaise qui ont d\u00e9sert\u00e9 et caus\u00e9 des fusillades. Parfois, la chance de rencontrer un t\u00e9moin direct permet de collecter une pi\u00e8ce du puzzle : un commandant dont les hommes sont tomb\u00e9s, un vieil homme \u00e9chapp\u00e9 d&#8217;une embuscade. Maigre r\u00e9colte. \u00catre th\u00e9oriquement au coeur de l&#8217;action, mais ne pas r\u00e9ussir \u00e0 d\u00e9tricoter le fil des \u00e9v\u00e9nements : je semble atteinte du syndrome de Jack London, envoy\u00e9 couvrir la guerre de Cor\u00e9e de 1904 et confus de n&#8217;y voir que les &#8220;quelques ombres furtives&#8221; d&#8217;une &#8220;bataille de fant\u00f4mes&#8221;.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le\u00e7on n\u00b03 : Les routes ne se couvrent pas de goudron au passage d&#8217;une \u00e9quipe de CNN<\/strong><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me serait-il diff\u00e9rent pour une \u00e9quipe de t\u00e9l\u00e9vision d\u00fbment \u00e9quip\u00e9e, d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 employer tous les moyens financiers et logistiques pour \u00eatre au plus pr\u00e8s des \u00e9v\u00e8nements ? Nul doute que l&#8217;argent aide \u00e0 se frayer quelques passages. Le photographe \u00e9tranger qui souhaite pouvoir travailler dans la zone \u2013 m\u00eame s&#8217;il s&#8217;agit de quelques malheureux clich\u00e9s de vaches en transhumance \u2013 se voit pri\u00e9 de d\u00e9bourser 30 dollars au minist\u00e8re de la Culture et 100 dollars \u00e0 l&#8217;Agence nationale de renseignement, qui d\u00e9livrent alors des certificats valables un mois, ne permettant pas de filmer ou photographier des installations militaires &#8230;<\/p>\n<p>Mieux vaut, dans ces circonstances, avoir l&#8217;appui d&#8217;une r\u00e9daction compr\u00e9hensive et bien dot\u00e9e. Ceci \u00e9tant, et jusqu&#8217;\u00e0 nouvel ordre, les routes impraticables ne se goudronnent pas au passage d&#8217;une \u00e9quipe de CNN, et les for\u00eats touffues dans lesquelles fusent les douilles ne deviennent pas plus claires par la simple incantation d&#8217;un envoy\u00e9 de la BBC.<\/p>\n<p>Sur ce type de terrain, il n&#8217;y a donc pas de prime au plus offrant. Car m\u00eame si une logistique d&#8217;enfer permettait \u00e0 David Pujadas de s&#8217;h\u00e9litreuiller sur les lieux d&#8217;op\u00e9rations, il y a fort \u00e0 parier qu&#8217;il ne saurait, pas plus qu&#8217;un autre confr\u00e8re, distinguer mutins et loyalistes \u2013 ils portent les m\u00eames tenues, et s&#8217;envoient \u00e0 la figure les m\u00eames grenades \u2013, sans parler des autres protagonistes rattach\u00e9s \u00e0 l&#8217;un ou l&#8217;autre camp au gr\u00e9 d&#8217;alliances temporaires &#8230;<\/p>\n<p>Et en sollicitant directement des entretiens avec les mouvements arm\u00e9s ? Les grandes r\u00e9dactions ne peuvent-elles pas faire la diff\u00e9rence ? Certes, la BBC et RFI ont recueilli la primeur des d\u00e9clarations de Ntaganda. Mais les mouvements arm\u00e9s eux-m\u00eames ne sont pas (toujours) sensibles \u00e0 la notori\u00e9t\u00e9 et aux moyens financiers de qui veut les rencontrer. J&#8217;ai ainsi crois\u00e9, au Sud-Kivu, une chercheuse en science politique sans le sou, sillonnant la r\u00e9gion \u00e0 pied et \u00e0 moto, re\u00e7ue de multiples fois par des chefs ma\u00ef-ma\u00ef \u2026 qui en revanche rechignaient \u00e0 accorder un entretien aux copieuses d\u00e9l\u00e9gations du Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le\u00e7on n\u00b04 : Si tu veux savoir ce qui se passe dans le village d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, demande \u00e0 Ban Ki-Moon<\/strong><\/p>\n<p>Retour \u00e0 Minembwe, ville prise en tenaille entre les frais d\u00e9serteurs, au Sud, et le Masisi, au Nord, o\u00f9 Ntaganda s&#8217;est repli\u00e9 en attendant que les mutins le rejoignent. Si la situation \u00e0 5 km est tr\u00e8s confuse, en revanche la campagne \u00e9lectorale pour la pr\u00e9sidentielle fran\u00e7aise captive le pr\u00eatre de la paroisse locale, dont le poste de radio re\u00e7oit \u00e9tonnamment bien France Inter. Il ne saurait dire combien de ses fid\u00e8les meurent chaque mois des s\u00e9quelles du conflit, mais est quasi-incollable sur l'&#8221;actualit\u00e9 internationale&#8221; distill\u00e9e par les stations europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Gonzalo, un coop\u00e9rant espagnol pr\u00e9sent depuis une petite ann\u00e9e au Sud-Kivu, peine encore \u00e0 se faire aux modes d&#8217;information locaux. Autour d&#8217;un plat de brochettes de ch\u00e8vre et foufou, il raconte, un peu d\u00e9pit\u00e9 : &#8220;\u00e0 Lwiro, la petite ville o\u00f9 je vis, la seule source d&#8217;informations est le bouche \u00e0 oreille. Quand il y a eu une attaque r\u00e9cente envers une base MONUSCO, tout le monde r\u00e9p\u00e9tait en boucle que deux Casques bleus \u00e9taient morts.&#8221; Lwiro est \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres du lieu de l&#8217;attaque en question. Gonzalo, qui a acc\u00e8s \u00e0 Internet, devra pourtant faire un d\u00e9tour par New-York et la d\u00e9claration du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des Nations Unies pour apprendre qu&#8217;en r\u00e9alit\u00e9 il n&#8217;y a pas eu de victimes du c\u00f4t\u00e9 des Nations unies, mais une dizaine de bless\u00e9s.<\/p>\n<p>Il n&#8217;est pas rare d&#8217;\u00eatre inform\u00e9 d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement proche par un interlocuteur lointain ou improbable. Pour conna\u00eetre l&#8217;avanc\u00e9e de la r\u00e9bellion qui se forme courant avril dans le Masisi tout proche, une de mes sources d&#8217;information est le surprenant blog des Rangers du Parc des Virunga \u2013 qui s&#8217;appliquent \u00e0 dessiner des cartes pour expliquer comment ils se retrouvent sous les mortiers, et lancent des appels aux dons pour s&#8217;acheter des bottes en plastique. Ma deuxi\u00e8me source privil\u00e9gi\u00e9e est le blog d&#8217;un chercheur \u2026 bas\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, Jason Stearns. En zone de conflits, les chemins de l&#8217;information sont d\u00e9cid\u00e9ment tortueux.<\/p>\n<p>Et les m\u00e9dias locaux ? Ne sont-ils pas bien plac\u00e9s pour informer ? Certes, il ne manque pas de journalistes congolais comp\u00e9tents et courageux. Mais les assassinats dont ils ont \u00e9t\u00e9 victimes ces derni\u00e8res ann\u00e9es, conjugu\u00e9s aux difficult\u00e9s \u00e9conomiques, ont eu raison de leur d\u00e9termination. L&#8217;un d&#8217;eux, \u00e0 la t\u00eate d&#8217;une petite \u00e9quipe de production audiovisuelle, me glisse que les sujets int\u00e9ressants ne manquent pas, mais qu&#8217;il n&#8217;a pas envie de devoir s&#8217;exiler avec sa famille \u00e0 cause d&#8217;un reportage qui aurait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 d\u00e9plaisant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le\u00e7on n\u00b05 : L&#8217;effet Lieve Joris : moins il y a de reporters, plus on accorde d&#8217;importance \u00e0 leurs \u00e9crits<\/strong><\/p>\n<p>La journaliste et \u00e9crivaine belge Lieve Joris a tir\u00e9 un roman de son passage au Sud-Kivu. Il faut dire que le s\u00e9jour \u00e9tait \u00e9pique : des dizaines de kilom\u00e8tres \u00e0 pied \u00e0 travers collines et escarpements, dans une zone truff\u00e9e de milices. Elle raconte son parcours et ses rencontres dans Les Hauts Plateaux (Actes Sud, 2009).<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que cette forme de journalisme est plus apte \u00e0 raconter ce qui se passe ici ; peut-\u00eatre que l&#8217;\u00e9chappatoire \u00e0 des entrefilets entrechoqu\u00e9s de noms de groupes arm\u00e9s inconnus, c&#8217;\u00e9tait le roman, le r\u00e9cit, la sueur du reporter et la pr\u00e9cieuse parole des &#8216;simples gens&#8217; ?<\/p>\n<p>Je lis et relis la quatri\u00e8me de couverture \u2013 &#8220;<em>La marcheuse blanche, souvent la premi\u00e8re venue dans les parages, accompagn\u00e9e d&#8217;un guide et de porteurs, s&#8217;adapte aux conditions de vie rudimentaires des paysans (\u2026)<\/em>&#8221; \u2013 et me demande si les gens interrog\u00e9s par Lieve Joris se retrouvent vraiment dans le portrait bross\u00e9 par la reporter. Pourquoi ne pas aller leur demander directement ? La saison des pluies rend la route impraticable : il faut d\u00e9crocher une place dans un h\u00e9licopt\u00e8re des Nations Unies. Dans mon sac \u00e0 dos, cal\u00e9 entre deux malles amenant biscuits et jus de fruits aux bataillons des Casques bleus pakistanais, j&#8217;ai gliss\u00e9 un exemplaire de l&#8217;ouvrage.<\/p>\n<p>Rang\u00e9e de chambrettes aux portes vertes faisant face \u00e0 un petit carr\u00e9 de pelouse : la paroisse d\u00e9crite par Joris n&#8217;a pas chang\u00e9. Son cur\u00e9, oui. Le nouveau pr\u00e9lat part d&#8217;un grand rire incr\u00e9dule \u00e0 la vue de la photo de son pr\u00e9d\u00e9cesseur dans le livre \u00e9dit\u00e9 chez Babel. Le gar\u00e7on de courses est toujours l\u00e0. Lieve Joris ? &#8220;<em>Oui, je me souviens de cette femme. Mais je n&#8217;ai jamais su ce qu&#8217;elle venait faire ici.<\/em>&#8221; J&#8217;explique qu&#8217;elle \u00e9crivait un livre sur la r\u00e9gion. L&#8217;occupation le laisse perplexe. En revanche, il est ravi de r\u00e9cup\u00e9rer une photocopie de la page du livre o\u00f9 il figure en photo.<\/p>\n<p>Un des vieux rencontr\u00e9s par la Belge est mort il y a quelques mois. Son petit-fils, Fid\u00e8le, est animateur dans la station de radio locale. Il d\u00e9vore l&#8217;ouvrage. Sa lecture termin\u00e9e, il vient me voir avec un air grave : il a aim\u00e9, mais se demande pourquoi on dit de son grand-p\u00e8re qu&#8217;il \u00e9tait &#8220;<em>tr\u00e8s intelligent, mais un peu \u00e9trange aussi.<\/em>&#8221; Pourrais-je me renseigner aupr\u00e8s de cette dame pour \u00e9claircir l&#8217;affaire ? Dans ces contr\u00e9es peu arpent\u00e9es, une publication est un petit \u00e9v\u00e9nement, d\u00e9cortiqu\u00e9 collectivement pour savoir ce qui se dit de l&#8217;un ou de l&#8217;autre. J&#8217;imagine l&#8217;embarras de Fid\u00e8le rapportant \u00e0 sa famille qu&#8217;en Occident, il se dit que le respect\u00e9 papy \u00e9tait un peu fou.<\/p>\n<p>Joris n&#8217;est pas la seule \u00e0 \u00eatre pass\u00e9e par ici. Un jeune des Hauts Plateaux se souvient aussi d&#8217;un photographe qui disait vouloir rencontrer un groupe arm\u00e9 actif dans la zone mais n&#8217;y \u00e9tait pas parvenu. Un &#8220;<em>monsieur tr\u00e8s connu et tr\u00e8s influent&#8221;<\/em>, dans lequel mon interlocuteur semble mettre beaucoup d&#8217;espoir. Rapide v\u00e9rification sur le <a href=\"http:\/\/www.richardmosse.com\/photography.php?pid=1\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">site Internet dudit photographe<\/a> : l&#8217;homme s&#8217;est donn\u00e9 pour t\u00e2che de transformer, sur ses clich\u00e9s du Kivu, le vert des for\u00eats en rose vif gr\u00e2ce \u00e0 une pellicule sp\u00e9ciale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Les bonheurs d&#8217;un monde sans communicants<\/strong><\/p>\n<p>Alors, la situation de l&#8217;Est congolais, couvrable ou pas couvrable ? Malgr\u00e9 tout, oui. Pour une raison majeure : ici, en d\u00e9pit de toutes les difficult\u00e9s, les gens parlent, racontent, acceptent de se livrer. De l&#8217;officier qui vous remet des rapports confidentiels dans la salle de restaurant d&#8217;un h\u00f4tel bas de gamme au chef de milice d&#8217;autod\u00e9fense qui vous donne deux jours de son temps pour vous faire la visite guid\u00e9e de ses plus hauts faits d&#8217;armes, la voix enrou\u00e9e de fiert\u00e9, on prend conscience d&#8217;un merveilleux atout pour le journaliste : ces coins-l\u00e0 n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 envahis des hordes de communicants qui filtrent la parole jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;absurde. Dans un monde o\u00f9 le reporter se heurte toujours plus \u00e0 l&#8217;institution, \u00e0 la proc\u00e9dure et \u00e0 l&#8217;autorisation-de-la-hi\u00e9rarchie, valeurs prot\u00e9g\u00e9es par les remparts ultimes du Standard t\u00e9l\u00e9phonique et de la Secr\u00e9taire, c&#8217;est appr\u00e9ciable. Une sorte de r\u00e9el sans filtre, en somme.\t\t<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Source: Arr\u00eat sur images. Initialement publi\u00e9 le 4 juin 2012. Mais alors finalement, de l&#8217;int\u00e9rieur, du fond de la guerre, des sentiers o\u00f9 claquent les bottes et les fusils, qu&#8217;est-ce que l&#8217;on peut dire ? Qu&#8217;est-ce que l&#8217;on voit et entend, qu&#8217;est-ce qui, au contraire \u00e9chappe aux yeux et \u00e0 l&#8217;entendement ? 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