{"id":2849,"date":"2012-04-22T10:15:26","date_gmt":"2012-04-22T10:15:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ingeta.com\/?p=2849"},"modified":"2012-04-22T10:15:26","modified_gmt":"2012-04-22T10:15:26","slug":"afrique-laccaparement-des-terres-agricoles-et-le-developpement-de-la-faim","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/afrique-laccaparement-des-terres-agricoles-et-le-developpement-de-la-faim\/","title":{"rendered":"Afrique &#8211; L\u2019accaparement des terres agricoles et le d\u00e9veloppement de la faim"},"content":{"rendered":"<p>\t\t\t\t<em>Source: <a href=\"http:\/\/www.lutte-ouvriere-journal.org\/?act=artl&amp;num=2280&amp;id=56\">Lutte ouvri\u00e8re N\u00b02280 (13 avril 2012)<\/a>.<\/em><\/p>\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es et plus particuli\u00e8rement depuis la crise financi\u00e8re de 2008, l\u2019accaparement des terres agricoles dans le monde s\u2019est amplifi\u00e9 au point de devenir une calamit\u00e9 pour bien des communaut\u00e9s paysannes. Entre 2000 et 2010, pr\u00e8s de deux cents millions d\u2019hectares auraient \u00e9t\u00e9 accapar\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire lou\u00e9s ou achet\u00e9s pour une bouch\u00e9e de pain quand ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 simplement vol\u00e9s aux paysans avec la complicit\u00e9 des gouvernements locaux.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne aggrave s\u00e9v\u00e8rement la situation alimentaire de bien des pays. Il est par exemple notable qu\u2019en 2011, durant des mois, plus de dix millions de personnes ont subi une terrible famine dans la Corne de l\u2019Afrique alors que l\u2019\u00c9thiopie et le Soudan font partie des pays particuli\u00e8rement affect\u00e9s par ces accaparements.<\/p>\n<p>Depuis le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 2012, c\u2019est autour du Sahara, dans les pays du Sahel, que la famine s\u00e9vit et frappe plus de vingt millions de personnes. Mais dans ces pays aussi, des centaines de milliers d\u2019hectares de terres arables ont \u00e9t\u00e9 achet\u00e9s ou lou\u00e9s aux gouvernements par des multinationales. Et tout cela dans un contexte d\u00e9j\u00e0 rendu extr\u00eamement difficile par la crise financi\u00e8re de 2008 et la sp\u00e9culation sur les mati\u00e8res premi\u00e8res alimentaires.<\/p>\n<p>Avant 2008, la FAO (Organisation des Nations unies pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture) comptabilisait 850\u202fmillions de personnes dans le monde souffrant de la faim. Aujourd\u2019hui les estimations d\u00e9passent le milliard d\u2019\u00eatres humains victimes de malnutrition ou m\u00eame en danger de mort du fait des famines.<\/p>\n<p>Bien entendu, les s\u00e9cheresses ou les guerres jouent un r\u00f4le certain dans l\u2019apparition de ces famines.<br \/>\nMais ce ne sont ni les al\u00e9as climatiques, ni la faiblesse des moyens techniques qui expliquent les famines ou la permanence de la malnutrition pour des centaines de millions de personnes. Au contraire les moyens techniques et les capacit\u00e9s de l\u2019agriculture n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aussi d\u00e9velopp\u00e9s. Ce ne sont pas les possibilit\u00e9s agricoles et techniques qui font d\u00e9faut pour nourrir la population mondiale. C\u2019est fondamentalement l\u2019organisation de l\u2019\u00e9conomie capitaliste qui est responsable de cette catastrophe humaine permanente. Satisfaire les besoins humains n\u2019est absolument pas le but de l\u2019\u00e9conomie capitaliste. De plus, depuis la fin du 19e si\u00e8cle, la domination imp\u00e9rialiste sur la plan\u00e8te impose que toute l\u2019\u00e9conomie, et donc toutes les productions agricoles soient d\u00e9termin\u00e9es par le march\u00e9 solvable, principalement le march\u00e9 des pays riches, au prix de la mis\u00e8re pour la grande masse de la population.<\/p>\n<p>Et la crise financi\u00e8re de 2008 est venue aggraver cette situation. Avec la crise, la recherche de placements sp\u00e9culatifs s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e. La terre elle-m\u00eame est un objet de sp\u00e9culation comme d\u2019autres. Ainsi, alors que la famine frappe des millions de personnes, les terres agricoles, particuli\u00e8rement en Afrique, sont au c\u0153ur d\u2019une v\u00e9ritable cur\u00e9e. Et l\u2019on voit des groupes financiers se lancer \u00e0 la recherche de placements juteux, en spoliant les paysans de leurs terres, en r\u00e9duisant encore plus les cultures vivri\u00e8res, en affamant des r\u00e9gions enti\u00e8res.<\/p>\n<p>Tout cela n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau. L\u2019accaparement des terres, en particulier en Afrique, n\u2019est qu\u2019un nouvel aspect de l\u2019oppression imp\u00e9rialiste. Certes, l\u2019exploitation, le vol des terres, la domination n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 invent\u00e9s par l\u2019imp\u00e9rialisme. Tous les conqu\u00e9rants se sont comport\u00e9s de la sorte. Ils ont toujours arrach\u00e9 les meilleures terres, \u00e9cras\u00e9 les paysans sous l\u2019imp\u00f4t et le travail, et accapar\u00e9 les richesses produites.<\/p>\n<p>Les colonisateurs du 19e\u202fsi\u00e8cle n\u2019ont pas d\u00e9rog\u00e9 \u00e0 la r\u00e8gle. Dans les pays colonis\u00e9s, les paysans ont subi tous les m\u00e9faits possibles\u2005: exploitation et travail forc\u00e9, sans oublier les vols de terres. Mais l\u2019imp\u00e9rialisme ne s\u2019est pas content\u00e9 de cela. Sa domination a pris une forme plus profonde car il a impos\u00e9 que toute l\u2019\u00e9conomie mondiale, que toute la production soit d\u00e9termin\u00e9e par ses propres int\u00e9r\u00eats. De ce fait, les \u00e9changes in\u00e9gaux organis\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te ont orient\u00e9 l\u2019\u00e9conomie de tous les pays pauvres, en int\u00e9grant les paysans dans l\u2019\u00e9conomie mondiale en les subordonnant \u00e0 une dictature, qu\u2019ils aient ou pas conserv\u00e9 leurs terres.<\/p>\n<p><strong>De l\u2019int\u00e9gration de l\u2019agriculture dans l\u2019\u00e9conomie capitaliste \u00e0 la domination imp\u00e9rialiste sur toute la production agricole<\/strong><\/p>\n<p>Toute l\u2019histoire du capitalisme s\u2019est \u00e9crite en spoliant les paysans, en les exploitant et en transformant les terres agricoles en marchandises, en capital, pour produire pour un march\u00e9 national ou international, afin d\u2019enrichir non les producteurs mais les propri\u00e9taires. \u00c0 la base m\u00eame du d\u00e9veloppement capitaliste, il y a eu la s\u00e9paration entre les producteurs et les moyens de production, en particulier entre la terre et les paysans. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a pris naissance en Angleterre d\u00e8s le 15e\u202fsi\u00e8cle, avec le mouvement des enclosures par lequel les grands propri\u00e9taires expulsaient les paysans des terres communales et transformaient celles-ci en p\u00e2turages pour des troupeaux de moutons qui devaient alimenter la toute jeune industrie laini\u00e8re des Flandres.<\/p>\n<p>Marx expliquait, dans Le Capital, que cette expropriation des paysans, cette int\u00e9gration de l\u2019agriculture au march\u00e9 capitaliste \u00e9tait \u00e0 la base du d\u00e9veloppement de ce syst\u00e8me \u00e9conomique\u2005: \u00ab\u2005Les \u00e9v\u00e9nements qui transforment les cultivateurs en salari\u00e9s, et leurs moyens de subsistance et de travail en \u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels du capital, cr\u00e9ent \u00e0 celui-ci son march\u00e9 int\u00e9rieur. Jadis la m\u00eame famille paysanne fa\u00e7onnait d\u2019abord, puis consommait directement, du moins en grande partie, les vivres et les mati\u00e8res brutes, fruits de son travail. Devenus maintenant marchandises, ils sont vendus en gros par le fermier, auquel les manufactures fournissent le march\u00e9. D\u2019autre part, les ouvrages tels que fils, toiles, laineries ordinaires,\u202fetc., dont les mat\u00e9riaux communs se trouvaient \u00e0 la port\u00e9e de toute famille de paysans, jusque-l\u00e0 produits \u00e0 la campagne, se convertissent dor\u00e9navant en articles de manufacture auxquels la campagne sert de d\u00e9bouch\u00e9, tandis que la multitude de chalands dispers\u00e9s, dont l\u2019approvisionnement local se tirait en d\u00e9tail de nombreux petits producteurs travaillant tous \u00e0 leur compte, se concentre d\u00e8s lors et ne forme plus qu\u2019un grand march\u00e9 pour le capital industriel. C\u2019est ainsi que l\u2019expropriation des paysans, leur transformation en salari\u00e9s, am\u00e8ne l\u2019an\u00e9antissement de l\u2019industrie domestique des campagnes, le divorce de l\u2019agriculture d\u2019avec toute sorte de manufacture. Et, en effet, cet an\u00e9antissement de l\u2019industrie domestique du paysan peut seul donner au march\u00e9 int\u00e9rieur d\u2019un pays l\u2019\u00e9tendue et la constitution qu\u2019exigent les besoins de la production capitaliste.\u2005\u00bb<\/p>\n<p>En se d\u00e9veloppant, le capitalisme brisa partout l\u2019autarcie traditionnelle des exploitations agricoles, int\u00e9grant leurs productions dans le march\u00e9 capitaliste. Les paysans se retrouvaient contraints de vendre leur production pour racheter aux industriels ce dont ils avaient besoin sous forme de marchandises. L\u2019assujettissement des paysans \u00e9tait plus fort, l\u2019exploitation plus dure, mais cette \u00e9volution \u00e9tait aussi porteuse d\u2019une ouverture \u00e9conomique extraordinaire.<\/p>\n<p>Avec la d\u00e9couverte par les Europ\u00e9ens du Nouveau monde et de ses possibilit\u00e9s nouvelles, le capitalisme marchand prit son envol, la plan\u00e8te fut entra\u00een\u00e9e dans la premi\u00e8re forme de mondialisation \u00e9conomique.<\/p>\n<p>D\u00e8s le 17e\u202fsi\u00e8cle, les colons europ\u00e9ens, apr\u00e8s avoir massacr\u00e9 les populations locales, utilis\u00e8rent les terres conquises dans les Antilles pour les transformer en immenses plantations de canne \u00e0 sucre. Pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire, ces plantations, v\u00e9ritables entreprises capitalistes, produisaient pour un march\u00e9 mondial. La naissance d\u2019une production mondialis\u00e9e, d\u2019un march\u00e9 capitaliste mondial engendrait des nouvelles formes d\u2019oppression. Pour faire face aux n\u00e9cessit\u00e9s de la production sur ces exploitations sucri\u00e8res, non seulement le capitalisme renouait avec l\u2019esclavage, mais \u00e0 une \u00e9chelle inconnue jusque-l\u00e0. Des millions d\u2019Africains furent d\u00e9port\u00e9s et r\u00e9duits en esclavage sur ces plantations. La conqu\u00eate avait servi non seulement \u00e0 dominer des pays, non seulement \u00e0 piller leurs richesses, mais \u00e0 imposer une exploitation, une oppression qui furent \u00e0 la base de l\u2019enrichissement de l\u2019Europe et du d\u00e9veloppement de la bourgeoisie.<\/p>\n<p>Au 19e\u202fsi\u00e8cle, avec l\u2019imp\u00e9rialisme, cette exploitation changea d\u2019\u00e9chelle. La production agricole mondiale, et donc les centaines de millions de paysans, furent soumis \u00e0 la dictature intraitable des int\u00e9r\u00eats imp\u00e9rialistes. Cela se fit en transformant les paysans en ouvriers agricoles sur des plantations modernes, ou en m\u00e9tayers ayant tout perdu comme les p\u00e9ons d\u2019Am\u00e9rique latine, ou encore en imposant \u00e0 des paysans rest\u00e9s formellement ind\u00e9pendants des cultures d\u2019exportation qu\u2019ils \u00e9taient contraints de vendre aux compagnies commerciales occidentales. Mais partout l\u2019aboutissement \u00e9tait le m\u00eame\u2005: transformer les productions agricoles pour les orienter vers les besoins du march\u00e9 mondial.<\/p>\n<p>En Am\u00e9rique latine, cette mainmise imp\u00e9rialiste sur l\u2019\u00e9conomie, les hommes et toute la soci\u00e9t\u00e9 se fit en volant les terres. D\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du continent, les terres furent accapar\u00e9es par une poign\u00e9e de propri\u00e9taires fonciers et la production agricole orient\u00e9e vers le march\u00e9 mondial au d\u00e9triment des populations locales. La monarchie portugaise conquit le Br\u00e9sil, s\u2019appropria les terres et c\u00e9da d\u2019immenses territoires \u00e0 une poign\u00e9e de grands propri\u00e9taires fonciers. Des plantations sucri\u00e8res virent le jour. Des capitalistes hollandais apportaient les capitaux n\u00e9cessaires au fonctionnement de ces plantations, des raffineries de sucre au transport des r\u00e9coltes et \u00e0 leur commercialisation sur le march\u00e9 europ\u00e9en. \u00c0 la fin du 16e\u202fsi\u00e8cle, il y avait 120\u2005raffineries au Br\u00e9sil, repr\u00e9sentant une source d\u2019enrichissement pour leurs propri\u00e9taires. Ceux-ci avaient accapar\u00e9 les meilleures terres pour le sucre. D\u00e9sormais, toute la nourriture devait \u00eatre import\u00e9e car plus aucune production alimentaire destin\u00e9e \u00e0 la population locale n\u2019\u00e9tait r\u00e9alis\u00e9e. Ainsi, l\u2019abondance et la prosp\u00e9rit\u00e9 des propri\u00e9taires allaient de pair avec le d\u00e9nuement de la plus grande partie de la population. Et le sucre d\u00e9vasta la r\u00e9gion du Nordeste. Dans les Veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine (1971), Eduardo Galeano conclut\u2005: \u00ab\u2005L\u00e0 o\u00f9 tout poussait avec une vigueur exub\u00e9rante, le latifondo sucrier au joug destructeur ne laissa que rocs st\u00e9riles, sols nus et terres \u00e9rod\u00e9es.\u2005\u00bb L\u2019histoire de l\u2019Am\u00e9rique latine conquise et domin\u00e9e par le capitalisme ne fut plus qu\u2019une longue litanie des m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes. De m\u00eame que le sucre avait \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 au Br\u00e9sil, la monoculture du caf\u00e9 le fut en Colombie, ou au Venezuela, avec partout les m\u00eames cons\u00e9quences sociales et \u00e9cologiques.<\/p>\n<p>En Afrique, l\u2019int\u00e9gration de l\u2019agriculture \u00e0 l\u2019\u00e9conomie capitaliste prit une autre forme. Le pillage des ressources fut encore plus direct, encore plus sauvage, donnant lieu \u00e0 une v\u00e9ritable \u00e9conomie de pr\u00e9dation. Apr\u00e8s la conqu\u00eate, \u00e0 la fin du 19e\u202fsi\u00e8cle, des compagnies commerciales acquirent des concessions immenses pour en exporter le bois, l\u2019huile de palme ou le caoutchouc, dans des conditions terrifiantes dont le Congo belge de L\u00e9opold II fut l\u2019un des symboles. \u00c0 cette phase de pillage, en succ\u00e9da une autre durant laquelle les capitalistes impos\u00e8rent que l\u2019agriculture dans son ensemble f\u00fbt tourn\u00e9e vers le march\u00e9. Dans certaines parties du continent, des plantations immenses virent le jour, comme celle de Firestone pour le caoutchouc au Liberia, ou des plantations de caf\u00e9 au Kenya.<\/p>\n<p>Mais les imp\u00e9rialistes ne s\u2019appropri\u00e8rent pas partout les terres pour installer leur domination. Au S\u00e9n\u00e9gal, par la contrainte et les m\u00e9thodes les plus violentes, la colonisation fran\u00e7aise for\u00e7a, pour les plus grands b\u00e9n\u00e9fices de Lesieur, les paysans \u00e0 cultiver de l\u2019arachide sur leurs propres terres ou sur celles des confr\u00e9ries musulmanes qui exploitaient d\u00e9j\u00e0 ces paysans. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1930, la moiti\u00e9 des terres agricoles du S\u00e9n\u00e9gal se trouvaient d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9es pour l\u2019arachide et les cultures vivri\u00e8res de mil en \u00e9taient r\u00e9duites d\u2019autant. La m\u00e9tropole put alors obliger les populations locales \u00e0 consommer du riz indochinois import\u00e9 par ses soins puisqu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une autre de ses colonies.<\/p>\n<p>Les cultures de cacao ou de caf\u00e9 furent impos\u00e9es avec la m\u00eame violence \u00e0 bien d\u2019autres pays africains. Dans son roman Ville cruelle (1954), Mongo Beti d\u00e9crit, durant la colonisation, les drames d\u2019un paysan camerounais venu vendre sa production de cacao \u00e0 la ville. Il se retrouve confront\u00e9 aux m\u00e9thodes de gangsters des colons qui, du fait de leur monopole sur la vente de cacao et du soutien de l\u2019administration coloniale, pouvaient imposer leur volont\u00e9 \u00e0 ces petits producteurs \u00ab\u2005ind\u00e9pendants\u2005\u00bb. Ind\u00e9pendants, ces paysans tchadiens \u00e0 qui l\u2019on imposa de cultiver du coton pour fournir en mati\u00e8res premi\u00e8res l\u2019empire de l\u2019industriel fran\u00e7ais Boussac, l\u2019\u00e9taient aussi th\u00e9oriquement.<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019imp\u00e9rialisme imposa sa domination sur les paysans africains sans accaparer partout des terres agricoles. Les paysans durent se soumettre aux lois du march\u00e9, produire et vendre des biens alimentaires ou autres, destin\u00e9s au march\u00e9 mondial, et surtout rapporter de juteux profits aux capitalistes occidentaux. Partout, ils furent contraints d\u2019abandonner les cultures vivri\u00e8res servant \u00e0 nourrir les populations locales pour finir par acheter leur nourriture sur le march\u00e9 mondial, aux m\u00eames capitalistes \u00e0 qui ils vendaient leurs r\u00e9coltes. Les \u00e9conomies de ces pays furent domin\u00e9es et saccag\u00e9es par l\u2019imp\u00e9rialisme. Et cela continue aujourd\u2019hui. Au Ghana par exemple, en 1970, il y avait 800\u2005000\u2005producteurs locaux de riz qui satisfaisaient la consommation locale\u2005; aujourd\u2019hui, le Ghana importe 70\u202f% du riz dont il a besoin pour nourrir sa population.<\/p>\n<p>Partout sur la plan\u00e8te, le capitalisme a transform\u00e9 les paysans en producteurs soumis au diktat d\u2019un march\u00e9 qu\u2019ils ne contr\u00f4lent pas, en maillons d\u2019un vaste syst\u00e8me. Les paysans sont domin\u00e9s par l\u2019\u00e9conomie capitaliste, sous la forme tr\u00e8s concr\u00e8te des trusts de l\u2019agroalimentaire, dans tous les aspects de leur activit\u00e9 productive. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, dix soci\u00e9t\u00e9s, dont Aventis, Monsanto et Pioneer, d\u00e9tiennent un tiers du march\u00e9 des semences, 80\u202f% de celui des pesticides. \u00c0 l\u2019autre bout du processus, six multinationales contr\u00f4lent 85\u202f% du commerce mondial des c\u00e9r\u00e9ales, trois seulement les ventes mondiales de cacao. Et bien s\u00fbr les m\u00eames g\u00e9ants capitalistes contr\u00f4lent le transport des denr\u00e9es alimentaires, la distribution, les assurances de ce commerce.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne actuel d\u2019accaparement de terres en Afrique se situe donc dans la continuit\u00e9 de cette domination imp\u00e9rialiste sur les pays pauvres, sur l\u2019agriculture mondiale.<\/p>\n<p><strong>La crise financi\u00e8re acc\u00e9l\u00e8re l\u2019accaparement des terres en Afrique<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u2005Pays africain b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019un climat subtropical et de sols fertiles, bien arros\u00e9s, cherche investisseurs \u00e9trangers susceptibles de valoriser 250\u2005000\u2005hectares de terres agricoles contre versement d\u2019un loyer mod\u00e9r\u00e9. Fiscalit\u00e9 avantageuse, rapatriement des r\u00e9coltes assur\u00e9.\u2005\u00bb Le journal Jeune Afrique a expliqu\u00e9 derni\u00e8rement que des annonces comme celle-ci ont du succ\u00e8s et attirent beaucoup de clients. Depuis plusieurs ann\u00e9es, en particulier depuis le d\u00e9but de la crise financi\u00e8re en 2008, les ventes de terres arables dans le monde ont explos\u00e9. Le dernier rapport sur le sujet estime qu\u2019entre\u202f2000 et\u202f2010, deux cents millions d\u2019hectares de terres agricoles \u2013 soit huit fois la taille du Royaume-Uni \u2013 ont ainsi pu \u00eatre accapar\u00e9s. Ces chiffres n\u2019offrent aucune garantie d\u2019exactitude tant il est difficile de mesurer pr\u00e9cis\u00e9ment ce ph\u00e9nom\u00e8ne. On peut cependant comparer ces estimations aux 4,2\u202fmilliards d\u2019hectares de terres arables qui existent dans le monde, dont seul 1,5\u202fmilliard est cultiv\u00e9, et ainsi mesurer l\u2019importance du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce qu\u2019en dit la presse, l\u2019accaparement des terres arables n\u2019est pas principalement le fait de quelques pays comme la Chine, l\u2019Inde ou l\u2019Arabie Saoudite. Ces pays auraient achet\u00e9 au maximum 7,6\u202fmillions d\u2019hectares, sur le total estim\u00e9 \u00e0 deux cents millions d\u2019hectares. La grande majorit\u00e9 des terres vol\u00e9es aux paysans le sont donc en r\u00e9alit\u00e9 non pas seulement par quelques pays cibl\u00e9s, mais par une multitude d\u2019entreprises capitalistes, des multinationales de l\u2019agroalimentaire, mais aussi des fonds d\u2019investissement.<\/p>\n<p>Le moteur essentiel de ce mouvement d\u2019accaparement, c\u2019est la recherche de profits imm\u00e9diats, dans ce contexte de sp\u00e9culation \u00e0 outrance. Quand la presse occidentale ne d\u00e9nonce que les seuls achats de terres arables faits par la Chine, elle cherche tout simplement \u00e0 camoufler le c\u0153ur du probl\u00e8me, le fait que le mouvement d\u2019accaparement des terres arables actuel est le r\u00e9sultat de cette \u00e9conomie capitaliste parasitaire qui \u00e9touffe la plan\u00e8te. Bien s\u00fbr, les motivations des pays incrimin\u00e9s sont multiples, de la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire \u00e0 la volont\u00e9 de puissance, et pour les paysans \u00e0 qui on vole les terres, il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence entre un voleur imp\u00e9rialiste et un voleur cor\u00e9en ou chinois. Mais il n\u2019en demeure pas moins une diff\u00e9rence fondamentale entre l\u2019accaparement des terres par ces pays et par les groupes capitalistes.<\/p>\n<p>Cette ru\u00e9e vers les terres agricoles des pays pauvres, en particulier en Afrique, est une des cons\u00e9quences de la crise financi\u00e8re de 2008. Les terres agricoles sont en effet devenues un placement int\u00e9ressant pour les capitaux \u00e0 la recherche de nouveaux placements sp\u00e9culatifs. Dans un premier temps d\u00e9j\u00e0, les mati\u00e8res premi\u00e8res agricoles ont largement fait les frais de cette folie sp\u00e9culative. Des organismes financiers de toutes sortes ont plac\u00e9 leurs capitaux sur ce march\u00e9, accentuant sa volatilit\u00e9 et faisant alors flamber les prix du riz, du bl\u00e9, du ma\u00efs. Pendant qu\u2019\u00e0 Chicago ou \u00e0 Gen\u00e8ve, des sommes faramineuses sont gagn\u00e9es par les financiers, des millions d\u2019\u00eatres humains sombrent dans la mis\u00e8re car les prix des denr\u00e9es alimentaires deviennent inaccessibles sur les march\u00e9s locaux. En 2009, la hausse vertigineuse des prix des mati\u00e8res premi\u00e8res alimentaires a abouti \u00e0 affamer deux cents millions de personnes de plus, faisant ainsi passer la population souffrant de la faim de 800\u202fmillions \u00e0 plus d\u2019un milliard d\u2019\u00eatres humains.<\/p>\n<p>Mais les financiers s\u2019en sont pris aussi aux terres agricoles. \u00c0 la suite de la hausse des cours des mati\u00e8res premi\u00e8res, le prix des terres arables a augment\u00e9 aussi partout dans le monde en en faisant ainsi un nouvel objet de sp\u00e9culation, attirant de nouveaux requins. Des multinationales, des organismes financiers, des fonds sp\u00e9culatifs se lancent dans cette cur\u00e9e sur les terres agricoles car ce type d\u2019investissement est devenu un placement aussi s\u00fbr que l\u2019or\u2005! Les terres en question sont achet\u00e9es, ou plut\u00f4t arrach\u00e9es aux paysans qui les cultivaient, dans l\u2019espoir d\u2019\u00eatre revendues \u00e0 un prix sup\u00e9rieur. La plus grande partie des terres accapar\u00e9es ne sont pas mises en culture car les transactions fonci\u00e8res n\u2019ont qu\u2019un but purement sp\u00e9culatif. Seule une faible partie des hectares achet\u00e9s ou lou\u00e9s seraient utilis\u00e9s pour la production agricole.<\/p>\n<p>En juin\u202f2010 et juin\u202f2011, les dirigeants des hedge funds qui sp\u00e9culent dans le domaine agricole se sont r\u00e9unis \u00e0 Gen\u00e8ve, devenue depuis 2007 la capitale de la sp\u00e9culation sur les mati\u00e8res premi\u00e8res. Dans la brochure d\u2019invitation \u00e0 cette r\u00e9union de pr\u00e9dateurs on pouvait lire\u2005: \u00ab\u2005L\u2019agriculture est aujourd\u2019hui la lumi\u00e8re rayonnante de l\u2019univers des investisseurs\u2005\u00bb car elle promet de \u00ab\u2005r\u00e9aliser des profits \u00e9lev\u00e9s sur des march\u00e9s passionnants\u2005\u00bb. Tout \u00e9tait dit\u2005! Et r\u00e9cemment, un des plus gros gestionnaires de fortunes de New\u2005York, BlackRock, a cr\u00e9\u00e9 un hedge fund pour acqu\u00e9rir des terres.<\/p>\n<p>Ainsi le capitalisme pousse la logique de son syst\u00e8me jusqu\u2019\u00e0 la pire folie. Avec la sp\u00e9culation sur les mati\u00e8res premi\u00e8res et sur les terres, les populations ne sont plus seulement soumises aux \u00e9changes in\u00e9gaux, \u00e0 l\u2019exploitation \u00e9conomique, mais aussi \u00e0 l\u2019irrationalit\u00e9 totale des hauts et des bas des cours de Bourse.<\/p>\n<p>Lorsque ce n\u2019est par la sp\u00e9culation pure, cela signifie bien souvent y implanter une production en vue de fabriquer des agrocarburants. On est loin de la question de la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire de la Chine et de quelques autres pays. Plus de 70\u202f% des transactions fonci\u00e8res sur les terres agricoles ont pour objectif la production d\u2019agrocarburants, parce que c\u2019est un march\u00e9 juteux en ce moment. Quitte \u00e0 abandonner ces terres demain si ces cultures devaient se r\u00e9v\u00e9ler financi\u00e8rement moins int\u00e9ressantes que pr\u00e9vu.<\/p>\n<p>Au Soudan, un fonds am\u00e9ricain, Jarch Capital, a achet\u00e9 400\u2005000\u2005hectares en s\u2019associant avec le fils d\u2019un seigneur de guerre, Paulion Matip. Au Mozambique, six millions d\u2019hectares ont \u00e9t\u00e9 vendus ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Mais une des op\u00e9rations sp\u00e9culatives sur des terres agricoles qui ont fait le plus scandale a eu lieu \u00e0 Madagascar. En 2008, l\u2019entreprise sud-cor\u00e9enne Daewoo a voulu passer un accord avec le gouvernement malgache pour acheter plus d\u2019un million d\u2019hectares afin de cultiver du ma\u00efs et de l\u2019huile de palme, avec un bail de 99\u2005ans. Cet accaparement en vue d\u2019une production enti\u00e8rement vou\u00e9e \u00e0 l\u2019exportation a fini par \u00eatre annul\u00e9, les protestations de la population aboutissant m\u00eame \u00e0 la chute du gouvernement en 2009.<\/p>\n<p><strong>Une production agricole toujours plus domin\u00e9e par le march\u00e9 mondial<\/strong><\/p>\n<p>En effet, les terres agricoles n\u2019ont pas comme seul avantage d\u2019\u00eatre devenues un objet de sp\u00e9culation directe. Leur attrait principal r\u00e9side, aux yeux des capitalistes, dans la possibilit\u00e9 de constituer des plantations g\u00e9antes dont la production, tourn\u00e9e exclusivement vers l\u2019exportation, permet des gains immenses li\u00e9s \u00e0 la sp\u00e9culation sur les mati\u00e8res premi\u00e8res alimentaires. Aucun de ces acheteurs n\u2019a en vue la production agricole locale. La crise financi\u00e8re ne fait que renforcer cet aspect abject du capitalisme. Ce qui int\u00e9resse ces \u00ab\u2005investisseurs\u2005\u00bb, comme tous les capitalistes de la plan\u00e8te, c\u2019est le march\u00e9 solvable au d\u00e9triment des cultures vivri\u00e8res.<\/p>\n<p>Alors, si certains organismes internationaux comme la FAO font semblant de voir dans ces achats massifs de terres arables des opportunit\u00e9s pour am\u00e9liorer la production agricole en Afrique, voire le niveau de vie de la population, la r\u00e9alit\u00e9 est \u00e0 l\u2019exact oppos\u00e9.<\/p>\n<p>Le Soudan et l\u2019\u00c9thiopie, deux pays particuli\u00e8rement pauvres, sont ceux o\u00f9 les ventes de terres sont les plus importantes. Le groupe am\u00e9ricain de l\u2019agroalimentaire Cargill se bat avec l\u2019indien Sai Ramakrishna Karuturi, le leader mondial des roses coup\u00e9es, pour savoir lequel des deux mettra la main sur les 800\u2005000\u2005hectares que le gouvernement \u00e9thiopien a plac\u00e9s dans une \u00ab\u2005banque f\u00e9d\u00e9rale de terres\u2005\u00bb et qu\u2019il met \u00e0 la disposition des acheteurs \u00e9trangers. Le gouvernement de ce pays a d\u00e9j\u00e0 c\u00e9d\u00e9 600\u2005000\u2005hectares et compte en vendre trois millions suppl\u00e9mentaires. Et aujourd\u2019hui, c\u2019est ce m\u00eame pays qui est frapp\u00e9 par la famine.<\/p>\n<p>Le Soudan, de son c\u00f4t\u00e9, n\u2019est pas seulement un d\u00e9sert aride. Une bonne partie du pays est m\u00eame constitu\u00e9e de terres sur lesquelles on cultive des c\u00e9r\u00e9ales et des ol\u00e9agineux et o\u00f9 l\u2019\u00e9levage est possible. Ce pays ne devrait pas souffrir de la faim. Dans les ann\u00e9es 1970, il fut m\u00eame envisag\u00e9 comme un possible grenier du monde arabe. D\u00e8s lors des entreprises de l\u2019agrobusiness des pays du Golfe investirent et d\u00e9velopp\u00e8rent une agriculture m\u00e9canis\u00e9e dans cette partie du pays. Ces compagnies d\u00e9cid\u00e8rent de produire du sorgho, des prot\u00e9agineux, du s\u00e9same, en clair des produits destin\u00e9s \u00e0 l\u2019exportation pour nourrir les animaux. Les paysans durent migrer vers les bidonvilles. En 1998, la famine faisait d\u00e9j\u00e0 300\u2005000\u2005morts au Soudan. C\u2019est le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne qui se poursuit \u00e0 l\u2019heure actuelle.<\/p>\n<p>\u00c0 Madagascar encore, une soci\u00e9t\u00e9 indienne a lou\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es 465\u2005000\u2005hectares pour cultiver du riz destin\u00e9 au march\u00e9 indien. Au Mali, des capitalistes libyens ont achet\u00e9 100\u2005000\u2005hectares pour produire du riz aussi. Au Soudan, la Cor\u00e9e du sud a acquis 690\u2005000\u2005hectares pour planter du bl\u00e9. En R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, la multinationale italienne ENI poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 une plantation de palmiers \u00e0 huile de 70\u2005000\u2005hectares. Des palmiers \u00e0 huile, du riz, du bl\u00e9, du caoutchouc, voil\u00e0 les productions qui int\u00e9ressent les acheteurs de terres.<\/p>\n<p>La mode des agrocarburants a aussi favoris\u00e9 cette sp\u00e9culation sur les terres africaines, n\u2019en d\u00e9plaise aux chantres de l\u2019\u00e9cologie\u2005! Des entreprises capitalistes ont ainsi achet\u00e9 des centaines de milliers d\u2019hectares au Mali, en Angola, au Malawi pour y cultiver du ma\u00efs ou du sorgho en vue de produire des agrocarburants pour les pays riches. Au Kenya, une compagnie japonaise a achet\u00e9 30\u2005000\u2005hectares, et esp\u00e8re en acheter 70\u2005000\u2005autres, pour y cultiver une plante, le jatropha, en vue de produire des agrocarburants, pendant qu\u2019une compagnie canadienne a n\u00e9goci\u00e9 160\u2005000\u2005hectares, toujours pour faire des agrocarburants. Les trois quarts des transactions actuelles sur les terres agricoles ont pour objectif la production d\u2019agrocarburants.<\/p>\n<p>Et derri\u00e8re le discours pr\u00e9tendument \u00e9cologique et \u00e9thique, se cachent les m\u00eames m\u0153urs que dans tous les secteurs du capitalisme. L\u2019avidit\u00e9 des compagnies pour les terres se traduit par une d\u00e9forestation importante pour faire place \u00e0 des plantations d\u2019agrocarburants, au prix de la destruction de pr\u00e9cieuses ressources naturelles. En \u00c9thiopie, des terres situ\u00e9es dans une r\u00e9serve d\u2019\u00e9l\u00e9phants ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9bois\u00e9es au profit de cultures \u00e9nerg\u00e9tiques.<\/p>\n<p><strong>L\u2019accaparement des terres signifie la spoliation des paysans<\/strong><\/p>\n<p>La plupart du temps, les firmes capitalistes n\u00e9gocient les contrats sur les terres avec des gouvernements complaisants. Entre la corruption, les moyens de pression dont elles disposent, les appuis internationaux comme le FMI, elles sont en position de force pour acheter des terres ou les accaparer comme elles le souhaitent. De plus, le droit de propri\u00e9t\u00e9 et les droits fonciers ne sont pas identiques en Afrique et en Occident. Le droit de propri\u00e9t\u00e9 bourgeois n\u2019a pas p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on toute la soci\u00e9t\u00e9. Qui poss\u00e8de la terre que les paysans cultivent\u2005? \u00c0 cette question, les r\u00e9ponses sont multiples. Mais les compagnies trouvent toujours celles qui les avantagent.<\/p>\n<p>En Tanzanie, \u00e0 Madagascar et au Ghana, des protestations se sont \u00e9lev\u00e9es contre des firmes \u00e9trang\u00e8res accus\u00e9es d\u2019avoir fourni des informations trompeuses aux paysans locaux pour acqu\u00e9rir des terres, d\u2019avoir obtenu des terres par le biais de faux propri\u00e9taires de biens communautaires et de contourner la l\u00e9gislation de protection de l\u2019environnement.<\/p>\n<p>Dans le nord du Ghana, les paysans affirment qu\u2019on leur a vol\u00e9 leurs terres acquises par une compagnie norv\u00e9gienne pour sa plantation de jatropha. En effet, une partie des terres acquises par cette firme \u00e9tait exploit\u00e9e auparavant par les paysans de sept villages environnants qui les louaient au chef local pour y cultiver ma\u00efs et riz. Un des paysans a confi\u00e9 \u00e0 des journalistes n\u2019avoir appris le changement de propri\u00e9t\u00e9 qu\u2019en arrivant un jour sur son lopin de terre, pour d\u00e9couvrir que d\u2019autres personnes y \u00e9taient d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Le 26\u202foctobre 2011, au S\u00e9n\u00e9gal, un agriculteur a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 et 21\u2005autres ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s, dont dix gri\u00e8vement, alors qu\u2019ils protestaient contre la cession par le gouvernement de 20\u2005000\u2005hectares entourant leur r\u00e9gion \u00e0 un homme d\u2019affaires italien qui voulait cultiver des patates douces et du tournesol pour produire des biocarburants. Ce projet entra\u00eenerait le d\u00e9placement de villages entiers, la destruction de p\u00e2turages pour le b\u00e9tail. Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, au S\u00e9n\u00e9gal, pr\u00e8s d\u2019un demi-million d\u2019hectares ont \u00e9t\u00e9 c\u00e9d\u00e9s \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s agro-industrielles \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>Les paysans ainsi expropri\u00e9s et chass\u00e9s des terres qu\u2019ils cultivaient n\u2019ont d\u00e9sormais d\u2019autre choix que d\u2019aller grossir les bidonvilles ou, pour une infime minorit\u00e9, de s\u2019employer sur les nouvelles plantations. Certaines institutions internationales consid\u00e8rent que le d\u00e9veloppement des plantations permettrait un accroissement des emplois dans les pays concern\u00e9s et donc un d\u00e9veloppement \u00e9conomique favorable aux populations. Dans la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est la loi violente du capitalisme qui s\u2019applique. Dans les plantations, des conditions de travail et de vie inhumaines sont impos\u00e9es aux travailleurs.<\/p>\n<p>Cela n\u2019est pas sans rappeler le sort des travailleurs sur toutes les plantations du monde. Firestone, install\u00e9 au Liberia, en a donn\u00e9 un exemple terrible depuis des d\u00e9cennies. En 1926, cette firme passa un accord avec le gouvernement lib\u00e9rien pour 405\u2005000\u2005hectares afin d\u2019installer une plantation d\u2019h\u00e9v\u00e9as. Cela repr\u00e9sentait 4\u202f% du territoire et presque 10\u202f% des terres arables. Le tout \u00e0 un prix d\u00e9fiant toute concurrence. Des milliers de personnes furent d\u00e9plac\u00e9es pour venir travailler chez cet esclavagiste des temps modernes.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, Firestone occupe toujours 62\u2005000\u2005hectares sur lesquels 7\u2005000\u2005salari\u00e9s officiels exploitent le latex. Mais 8\u2005000\u2005autres travailleurs, sans droits reconnus, travaillent sur cette plantation. Les saigneurs de latex travaillent plus de 12\u202fheures par jour. Les m\u00e9thodes de transport n\u2019ont pas \u00e9volu\u00e9 depuis 1926. Les ouvriers portent deux seaux de 31\u202fkg chacun sur leur dos pendant 4,8\u202fkm pour aller faire peser leur r\u00e9colte. Ils doivent travailler tous les jours de l\u2019ann\u00e9e sauf \u00e0 No\u00ebl et imposer ce m\u00eame rythme \u00e0 toute leur famille pour tenter de survivre. Il a \u00e9t\u00e9 calcul\u00e9 que la production mensuelle de chaque saigneur vaut plus de 3\u2005000\u202fdollars sur le march\u00e9 mondial. Mais il ne re\u00e7oit que 125\u202fdollars, sur lesquels il doit payer ses aides.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui encore, l\u2019accaparement des terres s\u2019accomplit dans la violence, en jetant dans la mis\u00e8re les paysans spoli\u00e9s. Les partisans de ces transactions sur les terres les justifient en pr\u00e9tendant qu\u2019elles permettent l\u2019accroissement de la productivit\u00e9 de l\u2019agriculture des pays pauvres et donc que toute la population y gagnera. Si sur le premier point, ils ont raison, le probl\u00e8me r\u00e9side justement dans le fait que ces progr\u00e8s ne profitent pas \u00e0 toute l\u2019humanit\u00e9, loin s\u2019en faut.<\/p>\n<p>Pour un paysan, m\u00eame en possession de moyens de travail rudimentaires, m\u00eame avec une productivit\u00e9 tr\u00e8s basse, l\u2019objectif principal reste celui de nourrir sa famille avec ses r\u00e9coltes. D\u00e8s qu\u2019on entre dans les circuits du capitalisme, l\u2019objectif se transforme. L\u2019agriculture doit alors rapporter des profits et non nourrir ceux qui cultivent. Ainsi la progression de l\u2019agriculture capitaliste au d\u00e9triment de l\u2019agriculture traditionnelle a fabriqu\u00e9 de nombreux affam\u00e9s.<\/p>\n<p>Et encore une fois ce ne sont pas les moyens techniques, les capacit\u00e9s qui sont en cause mais le fonctionnement m\u00eame du capitalisme. Entre\u202f1950 et\u202f2000, la population mondiale a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9e par 2,4, tandis que la production agricole \u00e9tait multipli\u00e9e par 2,6. En termes quantitatifs, la production agricole permettrait largement de nourrir la population mondiale actuelle. Elle pourrait d\u2019ailleurs nourrir 12\u202fmilliards d\u2019\u00eatres humains. Mais tant que se maintient le syst\u00e8me capitaliste, on produit pour ceux qui ont les moyens, pour le march\u00e9 solvable. C\u2019est ainsi que les animaux domestiques en Occident ont une nourriture plus \u00e9quilibr\u00e9e que bien des paysans dans les pays pauvres.<\/p>\n<p>Alors, tous les discours plus ou moins malthusiens v\u00e9hicul\u00e9s par les diff\u00e9rents types de \u00ab\u2005d\u00e9croissants\u2005\u00bb ne visent qu\u2019\u00e0 camoufler le v\u00e9ritable fl\u00e9au dont souffre l\u2019humanit\u00e9. Il ne s\u2019agit ni de surpopulation, ni du pr\u00e9tendu exc\u00e8s de progr\u00e8s, ni de la suppos\u00e9e surconsommation dont ils nous rebattent les oreilles, mais tout simplement du maintien anachronique du capitalisme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale.<\/p>\n<p>Mais bien s\u00fbr, il ne s\u2019agit pas pour autant de revenir en arri\u00e8re. L\u2019agriculture traditionnelle, l\u2019autarcie du monde paysan font partie du pass\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9, pas de son avenir. Au contraire, l\u2019espoir r\u00e9side dans la possibilit\u00e9 de se servir des moyens techniques de l\u2019agriculture industrielle pour satisfaire les besoins de la population. Il y a aujourd\u2019hui environ 1,3\u202fmilliard de paysans sur terre, mais seulement vingt-six millions de tracteurs, en quasi-totalit\u00e9 dans les pays riches. Plus d\u2019un milliard de paysans continuent \u00e0 travailler sans moyens techniques et sans traction animale. En Afrique subsaharienne, seuls 3,8\u202f% des terres sont irrigu\u00e9es. Des centaines de millions de paysans africains n\u2019ont pas acc\u00e8s aux engrais, m\u00eame animaux. Des tonnes de r\u00e9coltes se perdent chaque ann\u00e9e \u00e0 cause des intemp\u00e9ries, du manque de moyens de transports, de stockage. Pendant qu\u2019en Europe occidentale, la productivit\u00e9 d\u2019un hectare peut atteindre dix tonnes (10\u2005000\u2005kilogrammes) de c\u00e9r\u00e9ales, elle atteint \u00e0 peine 600 ou 700\u2005kilogrammes en Afrique. Ainsi, en deux si\u00e8cles, le d\u00e9veloppement du capitalisme a \u00e9t\u00e9 incapable de mettre fin \u00e0 l\u2019arri\u00e9ration des campagnes. Quand le progr\u00e8s technique s\u2019introduit dans l\u2019agriculture des pays pauvres c\u2019est sur des plantations accapar\u00e9es par des multinationales et vou\u00e9es \u00e0 des cultures d\u2019exportation. Et il laisse dans son sillage son lot de destruction, d\u2019\u00e9puisement des sols. La mondialisation de la production agricole n\u2019a fait qu\u2019aggraver le sort des populations des pays pauvres, alors qu\u2019elle devrait offrir des possibilit\u00e9s immenses \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 pour enfin combattre le fl\u00e9au de la malnutrition.<\/p>\n<p>Elle ne le fait pas car les r\u00eanes de l\u2019\u00e9conomie et du pouvoir restent dans les mains d\u2019une poign\u00e9e de capitalistes \u00e0 travers le monde qui dominent, dirigent et organisent l\u2019\u00e9conomie mondiale dans son ensemble pour leurs seuls int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s, leurs seuls profits.<\/p>\n<p>Les moyens utilis\u00e9s aujourd\u2019hui pour produire des biocarburants, des haricots verts en hiver pour les march\u00e9s europ\u00e9ens, des tomates dans le d\u00e9sert, tous ces moyens arrach\u00e9s aux capitalistes et mis dans les mains de la population mondiale pourraient enfin servir \u00e0 sortir le monde paysan de son arri\u00e9ration, de sa mis\u00e8re. Pour cela, il faudrait pouvoir utiliser de mani\u00e8re rationnelle les formidables moyens techniques dont on dispose aujourd\u2019hui\u2005; il faudrait que les hommes dirigent consciemment leur \u00e9conomie, la planifient, la ma\u00eetrisent v\u00e9ritablement. Dans une \u00e9conomie socialiste, les productions agricoles seraient d\u00e9termin\u00e9es et organis\u00e9es en fonction des besoins. On produirait tout ce qui est n\u00e9cessaire\u2026 mais pas davantage, en rendant \u00e0 la nature tout ce qui ne serait pas indispensable.<\/p>\n<p>D\u00e9barrasser le travail humain du fardeau du g\u00e2chis capitaliste est une n\u00e9cessit\u00e9 pour lib\u00e9rer les paysans de leur oppression. Et dans ce domaine, les int\u00e9r\u00eats des travailleurs industriels des pays riches et ceux des paysans des pays pauvres se rejoignent car socialiser l\u2019\u00e9conomie mondiale n\u00e9cessitera une transformation sociale profonde qui ne pourra avoir lieu qu\u2019en associant les \u00e9nergies des exploit\u00e9s aux deux bouts du syst\u00e8me capitaliste.<\/p>\n<p>&nbsp;\t\t<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Source: Lutte ouvri\u00e8re N\u00b02280 (13 avril 2012). Depuis quelques ann\u00e9es et plus particuli\u00e8rement depuis la crise financi\u00e8re de 2008, l\u2019accaparement des terres agricoles dans le monde s\u2019est amplifi\u00e9 au point de devenir une calamit\u00e9 pour bien des communaut\u00e9s paysannes. Entre 2000 et 2010, pr\u00e8s de deux cents millions d\u2019hectares auraient \u00e9t\u00e9 accapar\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire lou\u00e9s ou [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2850,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"content-type":"","footnotes":""},"categories":[107,152,120,124],"tags":[],"class_list":["post-2849","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-analyses-commentaires","category-environnement","category-mondialisation","category-politique-societe"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2849","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2849"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2849\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2849"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2849"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2849"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}