{"id":2509,"date":"2012-03-18T20:48:07","date_gmt":"2012-03-18T20:48:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ingeta.com\/?p=2509"},"modified":"2012-03-18T20:48:07","modified_gmt":"2012-03-18T20:48:07","slug":"a-kinshasa-aventuriers-africains-et-professionnels-occidentaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/a-kinshasa-aventuriers-africains-et-professionnels-occidentaux\/","title":{"rendered":"A Kinshasa, aventuriers africains et professionnels occidentaux"},"content":{"rendered":"<p>\t\t\t\t<em>Source: <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2008\/09\/GALY\/16259\">Le Monde Diplomatique<\/a>. Par Michel Galy, septembre 2008.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>En R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, les associations humanitaires occidentales disposent d\u2019importants moyens. Mais, \u00e0 Kinshasa, leurs membres vivent entre eux. Au point de former une microsoci\u00e9t\u00e9 dont la pr\u00e9sence d\u00e9r\u00e8gle la vie sociale.<\/strong><\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.ingeta.com\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/utex-1024x768.jpg\" alt=\"\" title=\"Une maison d&#039;Utex, Kinshasa\" width=\"560\" height=\"420\" class=\"alignnone size-large wp-image-2510\" \/><\/p>\n<p>Trente enfants du quartier de Ngaba, \u00e0 Kinshasa, vivent dans un dr\u00f4le de bidonville, d\u00e9muni mais sympathique : \u00ab classes \u00bb de trois m\u00e8tres sur dix m\u00e8tres, \u00ab dortoir \u00bb en mouchoir de poche, le tout recouvert de t\u00f4les et meubl\u00e9 de mani\u00e8re artisanale. Deux \u00e9ducateurs sans formation et une association de quartier, le Centre d\u2019accueil pour enfants et m\u00e8res d\u00e9munies, s\u2019en occupent avec un budget de mis\u00e8re&#8230; Cela n\u2019emp\u00eache pas les ex-orphelins des rues de mener un train d\u2019enfer dans le centre et de jouer si bruyamment que les gosses du quartier, plus mis\u00e9rables encore, aimeraient se joindre \u00e0 eux&#8230;<\/p>\n<p>Quoi de commun entre cette microscopique association, caritative et chr\u00e9tienne, et les poids lourds de l\u2019humanitaire, tr\u00e8s repr\u00e9sent\u00e9s en R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (RDC) ? Rien, justement, et c\u2019est bien le probl\u00e8me&#8230; Pour les grandes organisations non gouvernementales (ONG) occidentales, sp\u00e9cialis\u00e9es dans l\u2019enfance abandonn\u00e9e, ces b\u00e9n\u00e9voles locaux sont des \u00ab aventuriers de l\u2019humanitaire \u00bb. Cette formule para\u00eet pour le moins paradoxale apr\u00e8s l\u2019affaire de L\u2019Arche de Zo\u00e9 et compte tenu de l\u2019histoire du mouvement humanitaire international, sorti du bourbier biafrais dans la plus grande improvisation.<\/p>\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es, en effet, le milieu humanitaire r\u00e9agit aux critiques par une fuite en avant dans la technicit\u00e9, sous la banni\u00e8re du \u00ab professionnalisme \u00bb. En France, des \u00ab \u00e9coles de formation \u00bb comme la fameuse Bioforce (1) imposent des cadences infernales \u00e0 de jeunes recrues forc\u00e9ment \u00ab op\u00e9rationnelles \u00bb. Hi\u00e9rarchisation accrue vis-\u00e0-vis du personnel local tenu en lisi\u00e8re et distance encore plus grande par rapport aux soci\u00e9t\u00e9s concern\u00e9es en sont le prix, de l\u2019aveu m\u00eame des int\u00e9ress\u00e9s les plus lucides.<\/p>\n<p>Question d\u2019habitus&#8230; Il est effectivement bien agr\u00e9able d\u2019\u00eatre attendu \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e du vol de nuit par un 4 \u2715 4 climatis\u00e9, pilot\u00e9 avec maestria par un chauffeur comp\u00e9tent et de passer \u00e0 travers les contr\u00f4les de la douane pour \u00eatre achemin\u00e9 dans le beau quartier d\u2019Utex Africa, \u00e0 Gombe \u2014 l\u2019ex-ville blanche coloniale, o\u00f9 si\u00e9gent les grandes ONG, les agences des Nations unies et les ambassades ! Ce voisinage avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (HCR) et la Mission d\u2019observation des Nations unies au Congo (Monuc) n\u2019est certainement pas anodin, quels que soient les louables efforts des humanitaires pour s\u2019en distinguer.<\/p>\n<p>Le ballet des 4 \u2715 4 marqu\u00e9s aux couleurs des ONG est permanent \u00e0 Utex Africa. Ils s\u2019engouffrent dans les \u00ab concessions \u00bb aux portails bien clos o\u00f9 grouillent de jeunes \u00ab volontaires \u00bb occidentaux qui fournissent vivres, soins, emplois et statuts aux Kinois d\u00e9sargent\u00e9s. Mais ce \u00ab r\u00eave humanitaire \u00bb prend un go\u00fbt amer si on se trouve de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019invisible barri\u00e8re, et transforme les interlocuteurs congolais en \u00ab pi\u00e9taille domin\u00e9e par des cavaliers motoris\u00e9s \u00bb (selon l\u2019expression du responsable d\u2019une ONG fran\u00e7aise de la place). Pour ceux, en effet, qui regardent les petites annonces d\u2019emplois affich\u00e9es aux portes de ces organisations, qui avalent la poussi\u00e8re des v\u00e9hicules ou re\u00e7oivent les \u00e9claboussures de boue, les allures romantiques des jeunes Blancs aux tee-shirts color\u00e9s et aux foulards de broussard prennent des connotations ambigu\u00ebs&#8230;<\/p>\n<p>Les humanitaires formeraient-il ce que les sociologues nomment une \u00ab soci\u00e9t\u00e9 parall\u00e8le \u00bb, avec ses rites, ses codes et ses r\u00e9seaux mondiaux ? Alors que les compagnies d\u2019aviation congolaises connaissent des accidents \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, tout humanitaire a gratuitement le choix entre plusieurs formules pour se rendre rapidement de la capitale \u00e0 la fronti\u00e8re du Rwanda : notamment les avions du programme europ\u00e9en d\u2019aide humanitaire ECHO ou de la Monuc&#8230; Sachant que, dans ce pays continent, le r\u00e9seau routier est inexistant, on con\u00e7oit les ranc\u0153urs de la population locale. A Goma et \u00e0 Bukavu, l\u00e0 o\u00f9 se trouvent les camps de r\u00e9fugi\u00e9s, et donc des responsables humanitaires venus de toute la plan\u00e8te, les h\u00f4tels de luxe et les r\u00e9sidences onusiennes poussent comme des champignons, dans un paysage magnifique, \u00e0 tel point qu\u2019une mafia locale s\u2019en enrichit et se d\u00e9chire&#8230;<\/p>\n<p>Rien de nouveau sous le grand ciel d\u2019Afrique ? On a pu rapprocher cette geste de celle des \u00ab officiers des affaires indig\u00e8nes \u00bb au temps de la colonisation, mais ces derniers \u00e9taient au moins form\u00e9s aux coutumes et aux langues locales dans la fameuse Ecole de la France d\u2019outre-mer (EFOM). Aujourd\u2019hui, ni les administrateurs africains affect\u00e9s hors de leur terre d\u2019origine (le Congo comporte plus de trois cents groupes ethniques !) ni les membres du syst\u00e8me onusien ne le sont. En outre, beaucoup d\u2019officiers et m\u00eame des membres de l\u2019administration civile de la Monuc ne parlent pas fran\u00e7ais&#8230;<\/p>\n<p>Des impasses linguistiques et culturelles qui expliquent beaucoup d\u2019\u00e9checs : qu\u2019on se souvienne des vid\u00e9os montrant des membres de L\u2019Arche de Zo\u00e9, sans formation, d\u00e9pass\u00e9s par leurs pseudo-enqu\u00eates sur le syst\u00e8me de parent\u00e9 tchadien&#8230; Dans une ville comme Kinshasa, connue pour sa vitalit\u00e9 musicale, ses dizaines de stations de radio et m\u00eame de t\u00e9l\u00e9vision priv\u00e9e (cas exceptionnel en Afrique subsaharienne), est-il indispensable aux \u00ab expatri\u00e9s \u00bb de ne regarder que Cable News Network (CNN) et les bouquets satellitaires de cha\u00eenes \u00e9trang\u00e8res \u2014 m\u00eame si l\u2019isolement et l\u2019angoisse des situations v\u00e9cues sur place donnent le mal du pays ?<\/p>\n<p>Les nouvelles technologies serviraient-elles aussi \u00e0 connoter le foss\u00e9 culturel entre les Africains des villages et les jeunes experts du syst\u00e8me mondial ? Ces derniers d\u00e9barquent en brousse avec ordinateurs portables et valises satellitaires, v\u00e9hicules dernier cri et gr\u00e9sillantes radios de \u00ab s\u00e9curit\u00e9 \u00bb (\u00ab les Blancs sont compt\u00e9s \u00bb \u2014 eux seuls comptent \u2014, disait-on \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale&#8230;), se targuant de \u00ab fonctionner en r\u00e9seau \u00bb avec le si\u00e8ge parisien de l\u2019ONG. Le grand \u00e9cart entre deux mondes peut souvent para\u00eetre ind\u00e9cent aux \u00ab b\u00e9n\u00e9ficiaires \u00bb d\u2019un camp de r\u00e9fugi\u00e9s ou au citoyen ordinaire d\u2019une grande m\u00e9tropole africaine&#8230;<\/p>\n<p>Les plus lucides des humanitaires le savent bien et s\u2019interrogent sur des pratiques dont ils se sentent \u00ab responsables mais pas coupables \u00bb, comme entra\u00een\u00e9s par un d\u00e9veloppement institutionnel pas toujours ma\u00eetris\u00e9. Les petites ONG des ann\u00e9es 1970 sont en effet devenues d\u2019\u00e9normes machines transnationales. Il en est ainsi de Handicap International : fond\u00e9e par deux m\u00e9decins fran\u00e7ais en 1982, \u00ab HI \u00bb a aujourd\u2019hui des \u00ab sections \u00bb dans huit pays et travaille dans soixante Etats ; elle emploie environ deux cents salari\u00e9s \u00e0 son si\u00e8ge, deux cents \u00ab expatri\u00e9s \u00bb et&#8230; quatre mille \u00ab personnel local \u00bb (proportion courante dans le milieu) qui g\u00e8rent deux cent quarante projets pour un peu plus de 72 millions d\u2019euros !<\/p>\n<p>Le responsable de M\u00e9decins du monde (MDM) \u00e0 Kinshasa reconna\u00eet le malaise et d\u00e9crit une histoire qui semble s\u2019\u00eatre faite contre les volont\u00e9s personnelles des humanitaires, presque \u00e0 leur insu. Pour le docteur Almouner Talibo, on est ainsi pass\u00e9 d\u2019un temps o\u00f9 le French doctor, universellement respect\u00e9, arrivait comme il pouvait, muni de quelques cantines de m\u00e9dicaments, sur le th\u00e9\u00e2tre des catastrophes. Aujourd\u2019hui, les imposantes machines humanitaires, autant envi\u00e9es qu\u2019admir\u00e9es, sont devenues des proies tentantes et des boucs \u00e9missaires potentiels. Les ONG de Kinshasa ont donc \u00e9t\u00e9 amen\u00e9es, pour assurer leur \u00ab s\u00e9curit\u00e9 \u00bb, \u00e0 se regrouper \u00e0 Gombe et \u00e0 s\u2019\u00e9loigner du m\u00eame coup des quartiers populaires.<\/p>\n<p>Mais de quelle s\u00e9curit\u00e9 s\u2019agit-il ? On a vu \u00e0 Monrovia (Liberia) des Africains bloqu\u00e9s aux portes des demeures occup\u00e9es par des humanitaires pour des raisons de s\u00fbret\u00e9. De m\u00eame, nombre d\u2019ONG incitent fortement leurs agents \u00e0 \u00e9viter de fonder des \u00ab couples mixtes \u00bb&#8230; Rares sont les ONG ou les b\u00e9n\u00e9voles qui font le pari inverse de l\u2019insertion dans le milieu local ou le quartier. Pour des humanitaires chevronn\u00e9s comme Rony Brauman, c\u2019est pourtant ce m\u00e9tissage, cette inculturation qui sont le gage de l\u2019acceptation des hommes et des projets.<\/p>\n<p>Or de tr\u00e8s nombreuses associations, ONG de d\u00e9veloppement congolaises, existent tant bien que mal. Elles manquent de reconnaissance et d\u00e9veloppent parfois une forte ranc\u0153ur contre un \u00ab humanitaire occidental \u00bb aussi puissant qu\u2019impr\u00e9gn\u00e9 de bonne conscience et imperm\u00e9able \u00e0 la critique. Responsable de l\u2019ONG f\u00e9minine de Kinshasa Cause commune, Mme Georgette Bieble en a gros sur le c\u0153ur : elle s\u2019est livr\u00e9e \u00e0 une sorte de sociologie des humanitaires, qu\u2019elle trouve \u00ab tr\u00e8s souvent m\u00e9prisants \u00bb !<\/p>\n<p>Tout y passe, y compris l\u2019analyse du jargon de ces volontaires, vite d\u00e9crypt\u00e9 d\u00e8s qu\u2019on est \u00ab de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 \u00bb : la \u00ab recherche de partenaires locaux \u00bb devient ainsi \u00ab suj\u00e9tion \u00bb&#8230; D\u00e9crivant avec une ironie am\u00e8re les \u00ab missions d\u2019identification \u00bb qui viennent \u00ab multiplier les critiques et semer la division \u00bb entre ONG congolaises \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de cr\u00e9dits, elle d\u00e9nonce les discours d\u00e9valorisants port\u00e9s sur l\u2019offre locale qui \u00ab nous assimilent trop vite \u00e0 des brigands, \u00e0 des voleurs qui ne cherchent qu\u2019\u00e0 se p\u00e9renniser \u00bb (sic !). Devant ces comportements, elle se dit \u00ab pr\u00eate \u00e0 mettre trente ans s\u2019il le faut pour conqu\u00e9rir [son] autonomie \u00bb&#8230;<\/p>\n<p>Certes, si l\u2019humanitaire est souvent \u00e0 la limite du sacerdoce, le charity business n\u2019est jamais loin. Et les activit\u00e9s des Mundele (Blancs) de Kinshasa n\u2019y \u00e9chappent pas : elles font partie des mille et un \u00ab business \u00bb, ou plut\u00f4t \u00ab coop \u00bb selon le fameux jeu de mot kinois, par lesquels une population d\u00e9laiss\u00e9e et affam\u00e9e tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de survivre ! Anthropologue de l\u2019universit\u00e9 de Kinshasa, L\u00e9on Matangila est formel : \u00ab Politique, religion et ONG sont les trois voies congolaises de l\u2019enrichissement rapide ! \u00bb Une sorte d\u2019\u00ab ONG\u00e9isation \u00bb d\u00e9forme en effet le champ social et devient un mode de vie orient\u00e9 vers la captation des fonds venant de l\u2019\u00e9tranger. Les \u00ab ONG de serviette \u00bb, frauduleuses ou fictives, ne font que \u00ab s\u2019adapter \u00e0 toute demande des bailleurs \u00bb. Selon le sociologue Marco Giovannoni, sp\u00e9cialiste de Kinshasa, \u00ab l\u2019argent des ONG (internationales) et certains projets ont perverti la dynamique de la vie associative \u00e0 Kinshasa \u00bb et \u00ab annihil\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 civile \u00bb.<\/p>\n<p>Comme dans d\u2019autres pays, les rapports avec l\u2019Etat sont complexes : substitut \u00e0 la coop\u00e9ration \u00e9tatique, sous le mar\u00e9chal Joseph Mobutu, les ONG internationales passent aujourd\u2019hui de multiples accords avec les appareils administratifs apr\u00e8s avoir elles-m\u00eames d\u00e9fini leur zone d\u2019intervention et leur programme d\u2019action, ce que permettent des \u00ab accords de si\u00e8ge \u00bb tr\u00e8s laxistes. Giovannoni estime ainsi que \u00ab le ressentiment que manifestent les fonctionnaires qui n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 trouver de travail aupr\u00e8s d\u2019une ONG fait qu\u2019ils en deviennent ipso facto d\u2019amers adversaires et font tout ce qu\u2019ils peuvent pour entraver ou saboter les projets \u00bb.<\/p>\n<p>Mais une d\u00e9rive beaucoup plus grave, g\u00e9opolitique celle-l\u00e0, guetterait l\u2019humanitaire implant\u00e9 en RDC : l\u2019est du pays serait privil\u00e9gi\u00e9, notamment par rapport \u00e0 la capitale. En effet, depuis le g\u00e9nocide des Tutsis du Rwanda en 1994 et les deux guerres congolaises \u2014 qui auraient fait entre trois et cinq millions de victimes \u2014, cette r\u00e9gion, \u00e0 la fronti\u00e8re avec le Rwanda, repr\u00e9sente un foyer majeur de tensions. Des groupes arm\u00e9s multiples (en particulier ceux du g\u00e9n\u00e9ral Laurent Kunda) maintiennent une tr\u00e8s forte pression et provoquent des d\u00e9placements de population.<\/p>\n<p>Cette situation explique en partie le statut privil\u00e9gi\u00e9 des ONG et des institutions internationales dans cette province. Elle suscite toutefois des sentiments mitig\u00e9s \u00e0 Kinshasa : si les responsables politiques, les cadres de l\u2019arm\u00e9e implant\u00e9s depuis la chute de Mobutu font partie des privil\u00e9gi\u00e9s du r\u00e9gime et s\u2019accommodent fort bien de l\u2019aide internationale, un nationalisme critique et revendicatif se d\u00e9veloppe dans la capitale sur fond de sourde opposition au pr\u00e9sident Joseph Kabila, lui-m\u00eame issu de l\u2019est du pays. Dans la m\u00e9gapole surpeupl\u00e9e (dix millions d\u2019habitants) et frondeuse, on accuse le chef de l\u2019Etat, son r\u00e9gime et les humanitaires de privil\u00e9gier les \u00ab r\u00e9fugi\u00e9s \u00e9trangers \u00bb de l\u2019Est sur les Kinois de l\u2019Ouest et les \u00ab d\u00e9plac\u00e9s \u00bb congolais repli\u00e9s dans la capitale.<\/p>\n<p>Certes, l\u2019humanitaire a souvent \u00e0 voir avec les fronti\u00e8res, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019Etat local est faible ou d\u00e9faillant, mais a-t-il pour autant mandat de se substituer \u00e0 l\u2019appareil administratif ? Les t\u00e9moignages sont nombreux, y compris dans la fonction publique, o\u00f9 les responsables, quasi impuissants, s\u2019\u00e9tonnent du grave d\u00e9s\u00e9quilibre g\u00e9opolitique des implantations.<\/p>\n<p>Ces diff\u00e9rences de traitement se retrouvent dans d\u2019autres pays africains. En C\u00f4te d\u2019Ivoire, avant la guerre civile (2002), par exemple, les ONG se sont un temps partag\u00e9 le pays en \u00ab fiefs \u00bb : \u00e0 l\u2019Agence allemande d\u2019assistance technique (GTZ) revenait le Nord (notamment pour les soins de sant\u00e9 primaire) ; \u00e0 la coop\u00e9ration fran\u00e7aise le Sud. De m\u00eame, \u00e0 Madagascar, les ONG d\u2019\u00e9pargne-cr\u00e9dit ont d\u00e9coup\u00e9 le pays en secteurs qu\u2019elles se sont r\u00e9partis.<\/p>\n<p>Souvent, les ONG se concentrent dans les zones d\u2019acc\u00e8s facile (centres urbains, capitale, voies principales) et d\u00e9laissent les \u00ab zones de refuge \u00bb (montagnes, campagnes recul\u00e9es, for\u00eats)&#8230; Sur la Grande Ile, les ONG s\u2019installent souvent autour d\u2019Antananarivo, sur les hauts plateaux merinas, tandis que les probl\u00e8mes se trouvent sur les c\u00f4tes. Dans d\u2019autres pays, les associations se bousculent dans les m\u00eames villages, zones ou quartiers. Pis : des ONG comme World Vision, riches et puissantes, refusent toute coordination avec les autres associations ou avec les gouvernements. Elles interviennent o\u00f9 elles veulent et comme elles veulent, comme nous avons pu l\u2019observer dans la province australe de la Sierra Leone.<\/p>\n<p>De quel droit se comportent-elles ainsi ? Compte tenu des rivalit\u00e9s ethnor\u00e9gionales parfois aigu\u00ebs, ces choix \u2014 qui suivent ceux des bailleurs et donc des grands projets \u2014 ne sont pas sans graves cons\u00e9quences politiques.<\/p>\n<p>Voyant les ONG obtenir, fortes d\u2019avantageux \u00ab accords de si\u00e8ge \u00bb avec les pays d\u2019accueil, des pr\u00e9rogatives de plus en plus importantes, et r\u00e9alisant qu\u2019elles sont devenues des acteurs des relations internationales, les Nations unies, l\u2019Union europ\u00e9enne et les forces militaires s\u2019ing\u00e9nient \u00e0 en canaliser, voire en contr\u00f4ler, les activit\u00e9s&#8230; C\u2019est le cas de la Coordination des affaires humanitaires de l\u2019ONU (OCHA), qui tente de superviser le secteur. Les r\u00e9formes qu\u2019elle envisage agitent le petit monde des d\u00e9veloppeurs de toute ob\u00e9dience qui devront, sans concurrence sauvage ni redondances f\u00e2cheuses, se coordonner sous la conduite d\u2019une institution \u00ab ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre \u00bb. Garder leur ch\u00e8re ind\u00e9pendance aura dor\u00e9navant un prix : renoncer aux subventions ! Ce \u00ab chantage \u00bb se r\u00e9soudra au cas par cas et d\u00e9pendra en pratique de la structure de financement de chaque organisation : M\u00e9decins sans fronti\u00e8res, qui ne vit que de dons priv\u00e9s, a d\u00e9cid\u00e9 de rester en dehors de ces \u00ab usines \u00e0 gaz \u00bb.<\/p>\n<p>Les plus critiques sont souvent&#8230; les humanitaires eux-m\u00eames, qui n\u2019ont cess\u00e9 de scissionner et de s\u2019autocritiquer depuis l\u2019\u00e9v\u00e9nement fondateur du Biafra (lire \u00ab Sur fond d\u2019indignation et de p\u00e9trole, tout a commenc\u00e9 au Biafra \u00bb). Le responsable de la \u00ab concession \u00bb de MDM \u00e0 Kinshasa, par exemple, est un jeune et brillant m\u00e9decin du Mali, le docteur Talibo. S\u2019il n\u2019existe heureusement pas de \u00ab statistique ethnique \u00bb, force est de constater qu\u2019un tel itin\u00e9raire demeure exceptionnel : les postes \u00e0 responsabilit\u00e9s reviennent aux expatri\u00e9s occidentaux, les fonctions subalternes aux autochtones.<\/p>\n<p>Des programmes dits \u00ab de substitution \u00bb se mettent en place, s\u00e9lectionnant les ONG locales jug\u00e9es \u00ab viables \u00bb, les formant, les appuyant ou&#8230; les cr\u00e9ant ! Une exp\u00e9rience novatrice, mais fragile de l\u2019aveu des auteurs, est ainsi men\u00e9e avec des associations congolaises dans le secteur de la sant\u00e9 au Kivu. Cette recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de \u00ab partenaires locaux \u00bb, n\u00e9cessaire et encourageante, a ses limites car les concepts et les projets viennent toujours du monde \u00ab d\u00e9velopp\u00e9 \u00bb. L\u2019exp\u00e9rience montre que la substitution est souvent \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et sombre rapidement sit\u00f4t le bailleur retir\u00e9.<\/p>\n<p>Que p\u00e8sent les critiques devant l\u2019urgence d\u2019agir, r\u00e9torquent les humanitaires mis en cause, taxant de populisme et d\u2019incompr\u00e9hension ceux qui s\u2019interrogent ? Mais ces reproches \u00e9manent des populations \u00ab b\u00e9n\u00e9ficiaires \u00bb elles-m\u00eames. Si les associatifs africains font le pari de la modestie et du m\u00e9tissage, pourquoi pas leurs homologues occidentaux ?\t\t<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Source: Le Monde Diplomatique. Par Michel Galy, septembre 2008. En R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, les associations humanitaires occidentales disposent d\u2019importants moyens. Mais, \u00e0 Kinshasa, leurs membres vivent entre eux. Au point de former une microsoci\u00e9t\u00e9 dont la pr\u00e9sence d\u00e9r\u00e8gle la vie sociale. 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