{"id":2357,"date":"2012-03-07T09:32:10","date_gmt":"2012-03-07T09:32:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ingeta.com\/?p=2357"},"modified":"2012-03-07T09:32:10","modified_gmt":"2012-03-07T09:32:10","slug":"quand-le-fleuve-congo-illuminera-lafrique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/congolobilelo.com\/IN\/quand-le-fleuve-congo-illuminera-lafrique\/","title":{"rendered":"Quand le fleuve Congo illuminera l\u2019Afrique"},"content":{"rendered":"<p>\t\t\t\t<em><strong>Source: Le Monde Diplomatique. F\u00e9vrier 2011. Par Tristan Coloma.<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Un sous-sol regorgeant de minerais et un fleuve capable d\u2019alimenter des barrages surpuissants, mais des caisses de l\u2019Etat vides et des coupures de courant incessantes : la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo concentre le paradoxe africain. Pour jouir de ses richesses, il manque au continent des infrastructures, notamment \u00e9nerg\u00e9tiques. En \u00e9change de mati\u00e8res premi\u00e8res, la Chine construit des installations. Mais les populations en profiteront-elles ?<\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2358\" title=\"Fleuve Congo\" src=\"http:\/\/www.ingeta.com\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/FleuveCongo.jpg\" alt=\"\" width=\"512\" height=\"384\" \/><\/p>\n<p>Kinshasa, 29 octobre 2010, minist\u00e8re de la communication. Cela fait bient\u00f4t trois heures que l\u2019autorisation de reportage aurait d\u00fb \u00eatre imprim\u00e9e. En l\u2019absence de climatisation, une torpeur sans charme gagne l\u2019antichambre du bureau : pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. En R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (RDC), le courant n\u2019est ni continu ni alternatif. Il est intermittent. \u00ab Il faut attendre le retour du ministre, c\u2019est le seul \u00e0 pouvoir d\u00e9cider si on lance le groupe \u00e9lectrog\u00e8ne. Avec la SNEL [Soci\u00e9t\u00e9 nationale d\u2019\u00e9lectricit\u00e9], on ne sait jamais quand le courant va \u00eatre r\u00e9tabli. \u00bb Face aux incessants rationnements, les moteurs fatigu\u00e9s des g\u00e9n\u00e9rateurs toussotent \u00e0 longueur de journ\u00e9e.<\/p>\n<p>La RDC n\u2019est pas un cas unique. En avril 2008, le Fonds mon\u00e9taire international (FMI) tirait la sonnette d\u2019alarme (1) : dans la plupart des pays d\u2019Afrique subsaharienne, le d\u00e9faut d\u2019infrastructures relatives \u00e0 l\u2019\u00e9nergie, aux transports, \u00e0 l\u2019eau, ainsi qu\u2019aux technologies de l\u2019information et de la communication (TIC) amputerait la productivit\u00e9 de 30 \u00e0 60 %. Il induirait \u00e9galement une perte de deux points de croissance. Mais pour construire de nouvelles installations, r\u00e9habiliter et exploiter les anciennes, il faudrait 93 milliards de dollars par an de 2006 \u00e0 2015, soit au total 15 % du produit int\u00e9rieur brut (PIB) du sous-continent (2).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9lectricit\u00e9 compte pour 40 \u00e0 80 % dans les d\u00e9ficiences d\u2019infrastructure. Si les m\u00e9dias s\u2019\u00e9meuvent qu\u2019un enfant africain sur trois n\u2019ach\u00e8ve pas l\u2019\u00e9cole primaire, rares sont ceux qui s\u2019int\u00e9ressent au fait que plus de trois enfants sur quatre n\u2019ont pas acc\u00e8s au courant. Avec 68 gigawatts (GW, milliards de watts), la capacit\u00e9 de production totale des quarante-huit pays au sud du Sahara atteint \u00e0 peine celle de l\u2019Espagne. De plus, un quart du parc de production est indisponible. Au final, un Africain n\u2019a la possibilit\u00e9 de consommer, en moyenne, que 124 kilowatt heures (kWh) par an. Une \u00e9nergie suffisante pour allumer une ampoule de 100 watts trois heures par jour. Les entreprises locales signalent que la somme des coupures de courant \u00e9quivaut en moyenne \u00e0 cinquante-six jours par an, ce qui leur co\u00fbte 5 \u00e0 6 % de leurs recettes (3).<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab <em><strong>On rafistole une partie de l\u2019outil<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong> en fonction de l\u2019int\u00e9r\u00eat des financeurs<\/strong><\/em> \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Le constat para\u00eet plus sombre encore en RDC, o\u00f9 plus de 94 % de la population n\u2019a que faire d\u2019une ampoule faute d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Au demeurant, se connecter au r\u00e9seau ne garantit pas la lumi\u00e8re du fait du rationnement \u00e9lectrique. D\u2019incessants d\u00e9lestages transforment le quotidien des Congolais en calvaire : criminalit\u00e9 urbaine accrue \u00e0 la faveur de l\u2019obscurit\u00e9, h\u00f4pitaux peinant \u00e0 conserver les vaccins, pompage de l\u2019eau potable interrompu, sans compter les \u00e9ternelles corv\u00e9es d\u2019eau et de bois qui \u00e9puisent le temps et les forces. Face \u00e0 cela, la population recourt au syst\u00e8me D, parfois au p\u00e9ril de sa vie ; les \u00e9lectrocutions sont fr\u00e9quentes lors des branchements sauvages au r\u00e9seau. Si le courant ne va pas jusqu\u2019aux foyers, il parvient de mani\u00e8re plus r\u00e9guli\u00e8re aux ambassades ou au si\u00e8ge de la Mission de l\u2019Organisation des Nations unies pour la stabilisation en R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (Monusco). Dans ces zones pullulent des \u00ab commer\u00e7ants \u00bb qui se greffent au \u00ab r\u00e9seau h\u00f4te \u00bb pour proposer aux passants de recharger un t\u00e9l\u00e9phone portable ou de r\u00e9aliser une photocopie au beau milieu de la rue.<\/p>\n<p>Le continent rec\u00e8le pourtant des capacit\u00e9s exceptionnelles. La ressource la plus prometteuse semble l\u2019hydro\u00e9lectricit\u00e9, dont l\u2019Afrique n\u2019exploite que 3 % du potentiel (4). La RDC pourrait d\u2019ailleurs faire des \u00e9tincelles gr\u00e2ce \u00e0 la puissance du fleuve Congo \u2014 le potentiel hydro\u00e9lectrique du pays est estim\u00e9 \u00e0 110 GW. Et tout particuli\u00e8rement au niveau des rapides d\u2019Inga, dans la province du Bas-Congo. Un site qui pourrait produire 44 GW si l\u2019ensemble des barrages du complexe de Grand Inga \u00e9tait construit : une puissance deux fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle de son homologue chinois des Trois-Gorges, suffisante pour couvrir environ 40 % des besoins africains, du Caire au Cap de Bonne-Esp\u00e9rance\u2026<\/p>\n<p>De l\u2019esp\u00e9rance, ce projet en requiert. Deux barrages existent d\u00e9j\u00e0, Inga I et Inga II, respectivement construits en 1972 et 1982. Le complexe est reli\u00e9 \u00e0 la capitale mais aussi au Katanga minier par une ligne \u00e0 tr\u00e8s haute tension de mille sept cents kilom\u00e8tres. Strat\u00e9gique, le site est prot\u00e9g\u00e9 comme un camp militaire. Surtout depuis qu\u2019\u00ab en ao\u00fbt 1998, les rebelles du RCD [Rassemblement congolais pour la d\u00e9mocratie] sont venus par avion pour couper le courant et paralyser le pays \u00bb, rappelle le directeur d\u2019Inga, M. Ali Mbuyi Tshimpanga, depuis le belv\u00e9d\u00e8re. Dans ce bunker de conf\u00e9rence muni de larges baies vitr\u00e9es, le panorama sur les magnifiques rapides du fleuve est masqu\u00e9 par des rideaux \u00e9ternellement clos. Tout y d\u00e9note le manque d\u2019argent. Devant des panneaux didactiques au r\u00e9tro\u00e9clairage al\u00e9atoire et des dessins techniques effectu\u00e9s sur des tr\u00e9pieds branlants, le directeur, baguette en main, souligne le caract\u00e8re exceptionnel du site. \u00ab Th\u00e9oriquement, l\u2019ensemble g\u00e9n\u00e8re une puissance de 1 800 MW [m\u00e9gawatts, millions de watts] \u00bb, conclut-il. Th\u00e9oriquement, car, dans les salles des machines, la majorit\u00e9 des compteurs ont l\u2019aiguille d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment bloqu\u00e9e sur z\u00e9ro ; la production atteint p\u00e9niblement 875 MW.<\/p>\n<p>Le responsable technique d\u2019Inga, M. Claude Lubuma, se veut malgr\u00e9 tout rassurant. \u00ab Sur les six groupes d\u2019Inga I, trois sont \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Concernant Inga II, quatre sont en activit\u00e9 et trois machines seront r\u00e9par\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 la Banque mondiale, plus une derni\u00e8re via un financement de la Banque africaine de d\u00e9veloppement. \u00bb Au mur d\u00e9cr\u00e9pi du belv\u00e9d\u00e8re, on mesure l\u2019outrecuidance des promesses de l\u2019\u00e9poque mobutiste : \u00ab Inga, la plus grande puissance disponible en Afrique pour l\u2019Afrique. \u00bb Pour r\u00e9aliser cet objectif, le site a besoin de moyens. Or, apr\u00e8s trente ann\u00e9es de dictature et une d\u00e9cennie de guerre, l\u2019Etat congolais compte au nombre des plus d\u00e9sorganis\u00e9s de la plan\u00e8te (5). Avec un taux de croissance moyen de 5,5 %, il faudrait plus de cinquante ans pour esp\u00e9rer retrouver en 2060 le niveau de revenu par habitant que la RDC connaissait lors de son ind\u00e9pendance en 1960 (6).<\/p>\n<p>Singulier paradoxe, elle fait partie des pays pauvres tr\u00e8s endett\u00e9s (PPTE), tout en regorgeant de mati\u00e8res premi\u00e8res. Certains parlent de \u00ab scandale g\u00e9ologique \u00bb. Selon M. Stuart Notholt, un analyste des affaires cit\u00e9 par le magazine African Business en f\u00e9vrier 2009, les potentialit\u00e9s mini\u00e8res de la RDC sont \u00e9valu\u00e9es \u00e0 24 000 milliards de dollars \u2014 l\u2019\u00e9quivalent du produit int\u00e9rieur brut (PIB) cumul\u00e9 de l\u2019Europe et des Etats-Unis. Mais, victime de toutes les convoitises, le pays ne s\u2019appartient plus. Les combats pour l\u2019accaparement des ressources et l\u2019instabilit\u00e9 politique ont interrompu la maintenance des installations d\u2019Inga et sap\u00e9 le d\u00e9veloppement \u00e9conomique. De fait, les caisses sont vides (7). Un cadre de la SNEL, qui souhaite rester anonyme, avoue une certaine d\u00e9tresse : \u00ab Le r\u00e9seau congolais est dans l\u2019\u00e9tat dans lequel l\u2019ont laiss\u00e9 les Belges. Il est hors d\u2019\u00e2ge. La situation est critique. Les abonn\u00e9s doivent maintenant acheter eux-m\u00eames des c\u00e2bles, car la SNEL n\u2019a pas l\u2019argent pour remplacer ceux qui sont d\u00e9fectueux. \u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2359\" title=\"Fleuve Congo\" src=\"http:\/\/www.ingeta.com\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/FleuveCongo2.jpg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"375\" \/><\/p>\n<p>Les m\u00e9thodes de gestion client\u00e9listes et obsol\u00e8tes emp\u00eachent de financer les infrastructures, car l\u2019Etat facture son \u00e9lectricit\u00e9 bien en de\u00e7\u00e0 des co\u00fbts de production. \u00ab Dans la grande majorit\u00e9 des pays d\u2019Afrique subsaharienne, les tarifs sont subventionn\u00e9s et n\u2019ont pas \u00e9volu\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1970, car c\u2019est un argument \u00e9lectoral fort. On ne peut pas avancer avec un tel comportement \u00bb, explique un membre de la Banque europ\u00e9enne d\u2019investissement. Mais comment augmenter le prix d\u2019un service que l\u2019immense majorit\u00e9 de la population n\u2019a pas les moyens de payer ?<\/p>\n<p>L\u2019orage monte sur Kinshasa. La temp\u00eate de sable a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 une averse tropicale qui engloutit la capitale et interrompt la distribution d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans toute la ville. Une nuit d\u2019encre enveloppe le minist\u00e8re des infrastructures et de la reconstruction. \u00ab Ensemble motiv\u00e9s et d\u00e9termin\u00e9s, nous allons gagner le pari de la reconstruction et de la modernisation du Congo \u00bb : le panneau de propagande de la politique des \u00ab cinq chantiers \u00bb instaur\u00e9e par le pr\u00e9sident Joseph Kabila n\u2019est qu\u2019un souvenir. Install\u00e9 au fond d\u2019un canap\u00e9 club, entour\u00e9 de l\u2019ensemble de son cabinet, le ministre des infrastructures, M. Fridolin Kasweshi Musoka, explique : \u00ab Aujourd\u2019hui, pour que la SNEL puisse investir dans le d\u00e9veloppement de son outil, il faudrait quintupler le prix au consommateur. La difficult\u00e9 du domaine \u00e9nerg\u00e9tique, c\u2019est le caract\u00e8re social de la distribution de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Pour l\u2019administratrice d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale adjointe de la SNEL, Mme Bernadette Tokwaulu, l\u2019ing\u00e9rence des politiciens dans la conduite des entreprises publiques ne facilite pas les choses. \u00ab Les brasseurs ne payent pas le courant au tarif normal. Ils sont subventionn\u00e9s par l\u2019Etat au titre de l\u2019aide au d\u00e9veloppement ! De plus, les autorit\u00e9s nous obligent \u00e0 \u00e9clairer le boulevard du 30-Juin, mais \u00e7a n\u2019est pas une priorit\u00e9. Tout comme les \u00e9clairages \u00e0 Kikwit, qui servent uniquement l\u2019int\u00e9r\u00eat du premier ministre, puisque c\u2019est son fief. \u00bb En Afrique, cette ing\u00e9rence masque souvent la corruption des fonctionnaires (8). M\u00eame si certains d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 tra\u00een\u00e9s devant les tribunaux \u00e0 titre d\u2019exemples tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9s dans le cadre de la campagne anti-corruption de M. Kabila, le pr\u00e9sident \u00ab tol\u00e9rance z\u00e9ro \u00bb.<\/p>\n<p>Pour pallier la rar\u00e9faction des fonds publics, la RDC se tourne vers l\u2019aide internationale. \u00ab Les financements proviennent essentiellement des bailleurs de fonds traditionnels : en majorit\u00e9 des institutions financi\u00e8res multilat\u00e9rales et bilat\u00e9rales, dont la Banque mondiale, la Banque africaine de d\u00e9veloppement, la Banque europ\u00e9enne d\u2019investissement, la Banque arabe pour le d\u00e9veloppement \u00e9conomique en Afrique [Badea], l\u2019Union europ\u00e9enne, la KFW [allemande], la Finexpo [belge] (9) \u00bb, confirme le ministre de l\u2019\u00e9nergie, M. Gilbert Tshiongo. Mais les institutions de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale) reprochent \u00e0 la SNEL son manque de rentabilit\u00e9 et son incapacit\u00e9 \u00e0 remplir sa mission. Elles conditionnent leurs aides \u00e0 l\u2019adoption d\u2019une r\u00e9forme qui ent\u00e9rinerait la lib\u00e9ralisation du secteur de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et la participation des acteurs priv\u00e9s \u00e0 toute la cha\u00eene de l\u2019offre (10).<\/p>\n<p>De nombreuses voix s\u2019insurgent. \u00ab En Afrique, le FMI et la Banque mondiale demandent au secteur priv\u00e9 d\u2019assurer le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 alors que partout dans le monde, c\u2019est le secteur public qui s\u2019en est charg\u00e9. La strat\u00e9gie de la Banque mondiale est de mettre \u00e0 genoux les entreprises publiques pour d\u00e9montrer leur inutilit\u00e9 et justifier la privatisation \u00bb, juge ainsi M. Franck M\u00e9riau, consultant en mines et \u00e9nergies \u00e0 Kinshasa. Rares sont les cadres de la SNEL d\u2019accord avec la r\u00e9forme en cours. \u00ab S\u2019il y a une ouverture du march\u00e9 de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, alors les op\u00e9rateurs priv\u00e9s prendront les march\u00e9s captifs rentables et laisseront \u00e0 la SNEL les secteurs non rentables \u00e0 caract\u00e8re social, ne faisant qu\u2019accentuer l\u2019endettement de l\u2019entreprise d\u2019Etat \u00bb, l\u00e2che t\u00e9m\u00e9rairement la num\u00e9ro deux de la SNEL, Mme Tokwaulu. Elle d\u00e9nonce la r\u00e9forme des entreprises publiques avec une d\u00e9termination \u00e9gale \u00e0 celle de son chauffeur qui \u00e9vite, dans de violentes embard\u00e9es, les nombreuses voitures roulant \u00e0 contresens. Imperturbable, elle conclut : \u00ab Par d\u00e9finition, c\u2019est \u00e0 l\u2019Etat d\u2019assumer ses responsabilit\u00e9s r\u00e9galiennes en fournissant des services de base comme l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. \u00bb Les privatisations pourraient aussi conduire \u00e0 la constitution de monopoles priv\u00e9s. De fait, les cadres de r\u00e9gulation ne sont toujours pas en place en Afrique subsaharienne.<\/p>\n<p>Rien qu\u2019en RDC, \u00ab il faudrait plus de 6,5 milliards de dollars pour doubler le taux de desserte nationale et stabiliser l\u2019approvisionnement en \u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 l\u2019horizon 2015 \u00bb, selon le minist\u00e8re de l\u2019\u00e9nergie. Les projets d\u2019infrastructures impliquent de forts investissements, des p\u00e9riodes d\u2019amortissement longues et des taux de profit al\u00e9atoires. Mesurons le paradoxe : 500 millions d\u2019Africains \u2014 sur 987 millions \u2014 poss\u00e8dent un t\u00e9l\u00e9phone portable alors qu\u2019ils sont 700 millions \u00e0 ne pas avoir d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Un r\u00e9seau t\u00e9l\u00e9phonique co\u00fbte moins cher qu\u2019un r\u00e9seau \u00e9lectrique. Et le retour sur investissement est rapide.<\/p>\n<p>Le directeur de la SNEL pour le district de Kinshasa, M. Alain Bokele, est d\u00e9bord\u00e9. La sonnerie de son t\u00e9l\u00e9phone portable retentit pour la \u00e9ni\u00e8me fois. Il h\u00e9site, s\u2019\u00e9croule dans son fauteuil et soupire : \u00ab La situation est vraiment compliqu\u00e9e. Des appels d\u2019offres ont \u00e9t\u00e9 pass\u00e9s pour moderniser le r\u00e9seau, mais les candidats ne se bousculent pas au portillon. \u00bb M\u00eame constat de la part de M. Mbuyi Tshimpanga. \u00ab Les partenariats public-priv\u00e9 [PPP] sont tr\u00e8s rares. Dans le Katanga, la SNEL effectue quelques travaux avec les miniers, comme TFM et KCC. Le probl\u00e8me, c\u2019est que dans le cadre des PPP, on rafistole une partie de l\u2019outil en fonction de l\u2019int\u00e9r\u00eat des financeurs priv\u00e9s. \u00c7a ne sert pratiquement pas la communaut\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Face \u00e0 un tableau aussi sombre, chacun y va de son pronostic. Ainsi, certains esp\u00e8rent que la crise mondiale servira de \u00ab catalyseur \u00bb \u00e0 l\u2019investissement des pays \u00e9mergents, tels les BRIC (Br\u00e9sil, Russie, Inde, Chine) mais aussi les pays du Golfe, la Turquie et m\u00eame la Cor\u00e9e du Sud. \u00ab Avec l\u2019affaiblissement des perspectives de croissance des \u00e9conomies avanc\u00e9es, on peut s\u2019attendre \u00e0 voir les relations \u00e9conomiques entre l\u2019Afrique et les autres r\u00e9gions en d\u00e9veloppement gagner en importance \u00bb, affirme la Conf\u00e9rence des Nations unies sur le commerce et le d\u00e9veloppement (Cnuced) dans son rapport annuel, publi\u00e9 le 18 juin 2010. Mais ce sont les ressources min\u00e9rales de la RDC qui aimantent les capitaux \u00e9trangers. \u00ab Le d\u00e9veloppement de l\u2019Afrique est d\u00e9pendant de l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019elles repr\u00e9sentent pour les entreprises \u00e9trang\u00e8res \u00bb, avance M. M\u00e9riau. Au milieu des tables silencieuses d\u2019un des restaurants libanais les plus fr\u00e9quent\u00e9s de Kinshasa, s\u00fbr de lui, il poursuit son analyse, nimb\u00e9 du fumet d\u2019un shawarma. \u00ab Il y a un fort investissement dans les zones d\u2019\u00e9change : les ports, les a\u00e9roports, les routes et les infrastructures en g\u00e9n\u00e9ral. Tout ce qui peut permettre la fuite organis\u00e9e des mati\u00e8res premi\u00e8res. En fait, tous les projets de PPP sont adoss\u00e9s aux miniers et \u00e0 l\u2019export. \u00bb<\/p>\n<blockquote><p><em><strong>Une puissance potentielle<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong> deux fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong> du barrage des Trois-Gorges<\/strong><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi, le premier groupe minier du monde, BHP Billiton, aurait besoin de plus de 2 000 MW d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 pour alimenter une usine d\u2019aluminium en projet dans le Bas-Congo. Il pourrait nouer un partenariat avec la RDC pour la construction d\u2019un nouveau barrage hydro\u00e9lectrique : Inga III. D\u2019apr\u00e8s les derni\u00e8res \u00e9tudes, cet ouvrage produirait 4 300 MW pour un co\u00fbt de 7 milliards de dollars. \u00ab BHP Billiton aurait voulu ramener la capacit\u00e9 de la centrale \u00e0 3 500, voire \u00e0 2 500 MW, pour limiter la production \u00e0 sa propre consommation et r\u00e9duire ainsi la facture \u00bb, explique M. Bienvenu-Marie Bakumanya, journaliste du quotidien congolais Le Potentiel.<\/p>\n<p>Pour construire Inga III en 2020 et achever la premi\u00e8re phase du m\u00e9gabarrage de Grand Inga en 2025 (6 GW dans un premier temps, 44 GW pr\u00e9vus), le gouvernement congolais doit mobiliser 22,1 milliards de dollars. M. Tshiongo travaille en synergie avec son coll\u00e8gue des mines. Il escompte que les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019extraction, moyennant l\u2019obtention de concessions, financent la production \u00e9lectrique et son transport jusqu\u2019aux exploitations mini\u00e8res. Et, s\u2019il reste quelques m\u00e9gawatts, vers la population environnante. Ce type de coop\u00e9ration se nouerait aux d\u00e9pens de l\u2019int\u00e9gration r\u00e9gionale. Un autre projet \u00e9tait en effet port\u00e9 par le consortium Westcor qui r\u00e9unissait cinq Etats (RDC, Angola, Zambie, Botswana, Afrique du Sud). Finalement, le 20 f\u00e9vrier 2010, \u00e0 l\u2019initiative de la RDC, les ministres de l\u2019\u00e9nergie du consortium ont d\u00e9cid\u00e9 de liquider Westcor. L\u2019accord \u00e9tait effectivement d\u00e9favorable au Congo, car les Etats signataires devenaient propri\u00e9taires de ce barrage au m\u00eame titre que la RDC. L\u2019id\u00e9e n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 creus\u00e9e plus avant.<\/p>\n<p>A l\u2019heure des confidences, derri\u00e8re ses lourdes lunettes et un amoncellement de dossiers, le directeur de la recherche et d\u00e9veloppement de la SNEL, M. Waku Ekwi Mapuata, admet que \u00ab la SNEL n\u2019a pas les moyens techniques et financiers de r\u00e9aliser seule les travaux \u00bb. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, l\u2019Occident se taillait la part du lion en Afrique ; le Sud comble \u00e0 pr\u00e9sent les lacunes des pays du Nord. En 2006, moins d\u2019un quart de l\u2019aide apport\u00e9e par les bailleurs de fonds traditionnels \u00e9tait destin\u00e9 au secteur productif. Il est vrai que, si les Europ\u00e9ens avaient \u0153uvr\u00e9 au d\u00e9veloppement du secteur priv\u00e9, leur mainmise sur l\u2019industrie extractive en aurait p\u00e2ti\u2026 Les pays du Sud investissent non seulement dans les mati\u00e8res premi\u00e8res, mais aussi dans les grandes installations \u00e9nerg\u00e9tiques, de transport ou sanitaires. Le \u00ab contrat du si\u00e8cle \u00bb sign\u00e9 le 17 septembre 2007 par la RDC avec trois entreprises chinoises reposait sur l\u2019\u00e9change de travaux d\u2019infrastructure et d\u2019importants pr\u00eats bancaires contre des avantages dans l\u2019exploitation de ressources naturelles (lire \u00ab Le \u201ccontrat du si\u00e8cle\u201d \u00bb). Cet ambitieux programme combin\u00e9 n\u2019est pas sans rappeler la domination coloniale d\u2019antan, qui liait commerce, aide et investissements \u00e9trangers directs. Les accords \u00ab gagnant-gagnant \u00bb pourraient masquer un jeu de dupes. L\u2019anticolonialisme et l\u2019afro-optimisme affich\u00e9s par les Chinois enthousiasment le pr\u00e9sident Kabila. \u00ab Nous allons faire de la RDC la Chine de l\u2019Afrique \u00bb, avait-il d\u00e9clar\u00e9 en 2007. De l\u2019avis du ministre de la communication, M. Lambert Mende, l\u2019arriv\u00e9e des Chinois est salutaire : \u00ab C\u2019est une nouvelle conception de la coop\u00e9ration qui fait nos affaires. On n\u2019a pas l\u2019impression d\u2019aller \u00e0 la soupe populaire et d\u2019ouvrir grand la bouche lorsqu\u2019on nous l\u2019impose en nous assujettissant \u00e0 des conditions tr\u00e8s contraignantes. \u00bb<\/p>\n<p>Si Kinshasa, autrefois surnomm\u00e9e \u00ab Kin\u2019 la Belle \u00bb, a depuis longtemps perdu de sa superbe, \u00ab Kin\u2019 la Poubelle \u00bb se transforme. A la radio, des animateurs diffusent encore des messages pour exhorter ceux qui n\u2019ont pas mang\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister et \u00e0 garder la foi, car \u00ab Dieu, dans sa mis\u00e9ricorde, vous accordera peut-\u00eatre un morceau de pain avant la fin de la journ\u00e9e \u00bb. Mais les Congolais gardent fi\u00e8rement l\u2019espoir d\u2019un avenir moins mis\u00e9rable. Surtout depuis que les engins de terrassement chinois c\u00e8dent la place \u00e0 des routes asphalt\u00e9es, des logements neufs et des stades toujours plus bond\u00e9s. A voir le nombre de chantiers en cours et la rapidit\u00e9 de leur ex\u00e9cution, les autorit\u00e9s congolaises se frottent les mains. D\u2019un point de vue \u00e9lectoraliste, ce changement profite aux gouvernants. \u00ab Quinze mille kilom\u00e8tres de routes peuvent \u00eatre construits en dix ans, et non pas sept cents comme avec les acteurs traditionnels \u00bb, conclut, pragmatique, M. Mende. C\u2019est la Banque mondiale, porte-parole des bailleurs de fonds occidentaux, qui est ainsi implicitement d\u00e9sign\u00e9e. L\u2019institution, qui souhaitait par exemple r\u00e9habiliter dix turbines des centrales d\u2019Inga I et II, a report\u00e9 son projet pour la deuxi\u00e8me fois. La crise financi\u00e8re ne lui a pas permis de trouver les sommes n\u00e9cessaires. Pr\u00e9vue pour 2012, la r\u00e9novation compl\u00e8te des turbines d\u2019Inga pourrait ne s\u2019achever qu\u2019apr\u00e8s 2016.<\/p>\n<p>G\u00e9ant sous tutelle, la RDC ne sait plus tr\u00e8s bien de qui elle d\u00e9pend. Des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats se tendent entre les pays \u00e9mergents, la Chine en particulier, et les bailleurs de fonds institutionnels (11). D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019aide des pays \u00e9mergents constitue un atout pour les gouvernements africains engag\u00e9s dans des n\u00e9gociations avec les institutions financi\u00e8res internationales : elle leur permet de r\u00e9sister \u00e0 la r\u00e9forme politique dict\u00e9e par le consensus de Washington (12). Mais tout laisse penser que, de son c\u00f4t\u00e9, la Chine profite de la reconstitution de la capacit\u00e9 d\u2019emprunt des pays pauvres tr\u00e8s endett\u00e9s (PPTE). Le danger existe donc de voir le contrat du si\u00e8cle pousser la RDC au r\u00e9endettement du si\u00e8cle. Et \u00e0 une nouvelle d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis d\u2019un cr\u00e9ancier. Kinshasa le sait et s\u2019emploie \u00e0 donner des gages au Nord. En d\u00e9cembre dernier, le chef de l\u2019Etat congolais a ainsi rappel\u00e9 que \u00ab cette renaissance n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 possible sans votre concours \u00e0 tous. Et nous vous en sommes infiniment reconnaissants, particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne, dont la pr\u00e9sence \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s a \u00e9t\u00e9 la plus d\u00e9terminante et opportune (13) \u00bb.<\/p>\n<p>Car une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s reste suspendue au-dessus de la RDC : la \u00ab dette odieuse \u00bb h\u00e9rit\u00e9e de la dictature mobutiste. Alors qu\u2019il a \u00e0 peine fini de c\u00e9l\u00e9brer l\u2019aboutissement d\u2019une proc\u00e9dure d\u2019annulation de la dette accord\u00e9e par le Club de Paris, le pays doit affronter les fonds vautours (14), qui lui r\u00e9clament 452,5 millions de dollars. Leur premi\u00e8re cible est la SNEL. Ainsi, un tribunal sud-africain a autoris\u00e9 FG Hemisphere \u00e0 confisquer les 105 millions de dollars de recettes que la SNEL compte tirer de la vente d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 l\u2019Afrique du Sud pendant les quinze prochaines ann\u00e9es. L\u2019adage de la SNEL \u00ab Que dorme le soleil, Inga veille \u00bb ne prendra pas n\u00e9cessairement le sens pr\u00e9vu par ses cr\u00e9ateurs.\t\t<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Source: Le Monde Diplomatique. F\u00e9vrier 2011. Par Tristan Coloma. Un sous-sol regorgeant de minerais et un fleuve capable d\u2019alimenter des barrages surpuissants, mais des caisses de l\u2019Etat vides et des coupures de courant incessantes : la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo concentre le paradoxe africain. 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