En marge de la peur et de la décivilisation auxquelles cette guerre mène, la mort qu’elle cause au Congo et dans les Grands Lacs africains depuis les années 1990, crée de la haine dans les cœurs et les esprits de plusieurs compatriotes de cette sous région. Qu’est-ce que cette haine implique sur notre devenir commun en tant que congolais mais aussi en tant qu’africain?

Tout d’abord, cela montre que nous nous laissons empoisonner. La haine est un poison. La haine est un poison qui tue, non seulement parce qu’elle permet que nous prenions les armes pour nous entretuer, mais aussi parce que la haine tue à petit feu, celui qui l’entretient. Parce que la haine est un sentiment négatif destructeur. Voilà pourquoi nous devons pouvoir convertir cette haine et la transformer en des énergies positives ; Pour lutter afin que la justice puisse être rendue sur ce qu’il y a eu ; Mais aussi pour aller au-delà des frontières et identifier les partenaires des pays limitrophes avec lesquels nous pouvons construire l’Afrique de demain.

C’est cela le défi que nous lance la haine : Comment la mater pour pouvoir être capable d’adopter des principes de convivialisme ? Comment faire de nos voisins nos convives avec qui nous pouvons débattre, même entrer en conflit, sans nous massacrer ? Débattre, gérer les conflits sans nous massacrer, voilà un principe du convivialisme. Si nous n’arrivons pas à mater cette haine, nous allons rester dans l’esprit de la vengeance, dans l’esprit de « œil pour œil dent pour dent ».  Or si nous appliquons ce dernier principe, tout le monde va finir par devenir aveugle. Nous devons pouvoir rompre avec la spirale de la violence pour pouvoir reconstruire l’Afrique.

Et c’est là que l’Afrique, en tant que mère de la civilisation et du monde, doit pouvoir aider ses fils et filles à se réarmer spirituellement, moralement et culturellement pour pouvoir apporter le meilleur d’eux-mêmes au monde. La haine comme poison n’est d’aucune aide parce qu’elle pousse à la vengeance, à la loi du talion. Peut-être que nous ne réussirons pas à nous en débarrasser aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle nous avons intérêt à pouvoir laisser à notre progéniture des documents, des références qui vont l’aider à comprendre ce qui se passe et à poursuivre ce travail.

L’Afrique doit renaître, c’est une obligation. C’est une responsabilité pour nous. Nous ne devons pas continuer à accuser les autres parce que travail que nous faisons doit nous permettre, à un certain moment, de connaître l’autre. Nous savons qu’ils veulent entretenir la haine et la guerre. Nous pouvons agir, en conséquence, et opter pour d’autres orientations, et ainsi ne pas obéir à ce que cet autre nous dit même s’il nous tue.

Ensuite, il faut savoir que cette haine exacerbée est produite. N’oubliez pas que ceux qui travaillent à produire la haine ont des bons conseillers en sciences sociales. C’est cela que nous ne comprenons pas. Pourquoi la minorité est-elle toujours instrumentalisée, pourquoi la religion est-elle toujours instrumentalisée ? Eux ne font rien au hasard. Ils se laissent instruire. Ils savent que l’homme, quand il entretient la haine en lui, devient capable de vengeance. Et comme ils sont les adeptes d’une guerre permanente, ils créent la haine et vous voyez le résultat au Congo. Vous voyez ce qui se passe maintenant dans l’Est de notre pays.

Pourquoi, on nous dit que ces sont les rebelles ougandais de l’ADF (Allied Democratic Forces), qui tuent ? Parce que nous devons pouvoir avoir de la haine à l’endroit de l’Ouganda, comme nous devons avoir de la haine à l’endroit du Rwanda. Même s’il y a beaucoup d’Ougandais et de Rwandais qui souffrent également de cette guerre permanente. Mais on nous invite à réduire tous les Ougandais, tous les rwandais aux tueurs pour entretenir la haine dans nos cœurs. Nous devons vraiment pouvoir faire la vérité sur cette histoire. Voilà pourquoi nous devons maîtriser les modes opératoires de ceux qui entretiennent la haine chez nous, et réécrire une autre histoire qui ne soit pas celle de la violence et de la vengeance.

On pourrait me reprocher de moraliser cette question parce que je suis prête, mais d’autres avant moi ont tenu le même discours.  Prenons, par exemple, le penseur Raimon Panikkar. Dans son livre Paix et désarmement culturel, il nous invite, à propos de la culture du rapport de forces, à nous désarmer culturellement, parce que si nous ne nous désarmons pas culturellement pour opter pour l’échange, le débat, le dialogue et la délibération commune collective, alors nous n’allons pas avancer. Nous avons vraiment besoin d’un désarmement culturel qui passe par le dialogue. Ce désarmement va nous demander d’aller puiser, profondément, dans nos traditions pour voir comment à partir de nos adages, à partir de notre sagesse traditionnelle, nous pouvons reconstruire l’Afrique.

L’Afrique doit renaître, c’est une obligation. C’est une responsabilité pour nous. Nous ne devons pas continuer à accuser les autres parce que le travail que nous faisons doit nous permettre, à un certain moment, de connaître l’autre. Nous savons qu’ils veulent entretenir la haine et la guerre. Nous pouvons agir, en conséquence, et opter pour d’autres orientations, et ainsi ne pas obéir à ce que cet autre nous dit même s’il nous tue.

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 Jean-Pierre Mbelu (entretiens avec Esimba Ifonge), A quand le Congo ? (Réflexions & propositions pour une renaissance panafricaine), Congo Lobi Lelo, 2016. Achetez le livre.